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141e année

Adrian Bessiere

Dans les veines du bois

Adrian Bessiere. Agnès Bergon

À 35 ans tout juste, ce Tarnais d’origine a déjà vécu plusieurs vies. Il est à la tête d’une petite entreprise artisanale de charpente et menuiserie, Bessiere Ouvrages Bois (BO Bois), spécialisée dans la construction de maisons et d’extensions ainsi que l’aménagement intérieur et extérieur en bois. Une structure qu’il a créée en 2019 et qui emploie aujourd’hui trois personnes et dont les fondations, assure-t-il, sont solides. Un aboutissement pour cet ingénieur diplômé de l’École nationale supérieure des techniques et industries du bois, qui a toujours eu la création d’entreprise en point de mire. Un aboutissement aussi parce qu’après un burn out, une première création et un douloureux échec, il a su se relever et rebondir. Entre Adrian Bessiere et le bois, c’est une longue histoire d’amour qui a débuté dès l’enfance, alors que ses parents font, à l’époque, rénover une maison près d’Albi. « J’étais ébahi de voir ce que le menuisier arrivait à faire avec le bois. Il réalisait des merveilles », explique le chef d’entreprise. Le collégien d’alors qui « bricole beaucoup » souhaite intégrer les Compagnons.

Malheureusement, « mes parents m’en ont dissuadé, parce qu’à l’époque les métiers manuels étaient très dépréciés. D’ailleurs aujourd’hui, on en paie le prix. Je me souviens d’un prof qui me disait : “si vous continuez comme ça, vous allez finir en CAP”. C’était une menace en quelque sorte alors qu’on peut faire de très belles carrières avec un CAP ». Armé d’un DUT en génie civil obtenu à l’université Paul Sabatier à Toulouse, Adrian Bessiere intègre l’Enstib, à Épinal dans les Vosges. Une formation « exigeante », cependant « trop calibrée par l’industrie », déplore-t-il. « J’ai appris beaucoup sur le plan technique et rencontré des gens intéressants qui m’ont donné des billes pour aller dans le sens que je souhaitais, et notamment la création d’entreprise. » Sorti de l’école, il a hâte d’aller sur des chantiers.

« Mon objectif était de reloger les gens que je voyais tous les jours dans le village et qui vivaient dans des conditions très difficiles. J’ai tout donné pendant un an. »

Mais diplômé deux ans après la crise de 2008, les offres d’emploi sont rares. Il rejoint une scierie dans les Landes, puis un bureau d’étude, à Bordeaux. Quelques mois plus tard, c’est le grand saut. « Je suis parti en Amérique du Sud dans le cadre d’une mission proposée par une ONG en vue de la reconstruction de villages après qu’un énorme tsunami, lié à un très fort séisme, ait dévasté le Chili », détaille-t-il. Sur place, il est chargé de constituer des dossiers de demande de subventions auprès de l’État chilien pour financer la reconstruction de maisons, d’écoles… Un travail de bureau d’étude dans lequel il s’investit à 200%, et qui lui permet de rencontrer des « gens incroyables », au mode de vie très frugal, qui « vivent de la pêche, de l’exploitation forestière, de l’agriculture », « des personnes de tous âges qui travaillent ensemble, à la différence de ce qui se passe ici où les gens sont triés en fonction des études, de leur âge… Cela a été très riche sur le plan humain, ainsi que techniquement, parce que les modes de construction sont différents et c’est toujours bien d’appendre des choses, ça nous éveille, nous permet de progresser. »

Vivre simplement

Au bout de douze mois de ce travail harassant, Adrian Bessiere « fait une sorte de burnout ». « Mon objectif était de reloger les gens que je voyais tous les jours dans le village et qui vivaient dans des conditions très difficiles. J’ai tout donné pendant un an. On a gagné des centaines de projets. Mais après ça, je ne voulais plus entendre parler de construction !, se remémore-t-il. Je rêvais d’une vie plus simple. Alors j’ai passé mon permis de pêche et je suis parti faire le pêcheur en mer pendant huit mois. » Cette partie de pêche dans le Pacifique sud est, pour le Tarnais, une autre école de la vie. « J’ai vécu des choses superbes, vu des orques, des cachalots, en revanche dans des conditions de travail très difficiles. Je n’ai jamais rien connu de pire que le mal de mer ! Après j’ai repris mon métier avec plaisir. »

De retour sur la terre ferme chilienne, l’ex-marin revient à ses premières amours. « Associé » à un partenaire local qui trouve les marchés et achète les matériaux, Adrian Bessiere construit sa première maison à 25 ans. « Une sacrée aventure là aussi, qui marque le démarrage de ma première entreprise, Bois Concept. » Au fil des chantiers, perdu au fin fond de la campagne, il vit auprès « de gens qui la nuit chassaient le lapin pour le manger le lendemain cuit au feu de bois, récoltaient l’eau de pluie, des villageois qui vivaient en autonomie presque complète. J’ai appris beaucoup de chose à leur contact sur leur manière de vivre, y compris dans les techniques de construction ».

Très vite, il trouve lui-même ses propres marchés, construit des résidences secondaires pour des Chiliens de la capitale, « des projets très intéressants. Mais j’ai voulu faire trop de choses. À côté de ça, j’avais en effet monté un bar restaurant avec une amie. Je n’ai pas réussi à tout mener. » Submergé par des problèmes de chantier et des difficultés de gestion du bar, presque à court d’argent, Adrian Bessiere finit un jour « à l’arrière de [son] Kangoo, victime d’une énorme crise d’angoisse, complètement paralysé. Pendant deux semaines je n’ai pas pu travailler. Deux semaines de trop, parce que pendant ce temps, il fallait continuer de payer mes employés. J’ai subi un véritable crash. Cela a été très dur. J’ai dû fermer tout ce que j’avais entrepris. Je l’ai vécu comme un échec. »

Les chantiers s’enchaînent

Ce sportif de haut niveau – il a été finaliste des championnat de France junior d’aviron, en quatre barré – rentre en métropole en 2014 pour passer une quinzaine de jours en famille. Dans ce laps de temps, Adrian Bessiere retrouve aisément du travail dans la région. Il ne repartira que bien plus tard au Chili, par deux fois, pour solder ses affaires et revendre le terrain sur lequel il a rêvé, un temps, de construire sa maison. Charpentier à Montans dans le Tarn, puis responsable de production dans un atelier aveyronnais spécialisé dans les éléments préfabriqués en béton armé, puis technicien en bureau d’étude dans une entreprise très novatrice Modulem, à la Magdelaine-sur-Tarn, spécialisée dans la construction modulaire, et enfin conducteur de travaux au sein de L’Age du bois à Toulouse… en quatre ans, l’ingénieur enchaîne les missions avant, en 2019, de créer sa deuxième entreprise. « Avec ce qui s’était passé au Chili, j’avais complètement perdu confiance, explique-t-il. Mais mes expériences dans ces différentes entreprises, où j’étais sans cesse au front, m’ont permis de comprendre les erreurs que j’avais faites ».

« Je construis de manière solide. Et surtout je prends du plaisir dans ce que je fais »

Aujourd’hui à la tête de BO Bois, Adrian Bessiere enchaîne les chantiers, travaille l’épicéa et le douglas avec un rêve : mettre en oeuvre des bois plus nobles, comme le chêne. « Les méthodes de construction actuelles demandent des bois passés par des processus industriels : des bois secs, calibrés, traités. Cette méthode fonctionne, mais je pense qu’une autre solution se dessine à savoir revenir vers la construction en colombage avec du chêne. Beaucoup de forêts en France sont arrivées à maturité et ce chêne, on le vend aux Chinois à des prix dérisoires tout en râlant, alors que nous avons nous-mêmes dévalorisé le chêne et cessé de le travailler. C’est ridicule. Quand je propose de faire des colombages en chêne, le bois vient de forêts situées à 60 km d’ici, dans le Tarn. Le chêne permet de réaliser des constructions extrêmement durables car, dans le temps, il ne fait que durcir. À Albi, certains colombages ont plusieurs centaines d’années. Pour autant, nous sommes au service de nos clients. Nous allons le leur proposer et s’ils en ont envie, on le fera et ce sera super ! »

Une structure qui se développe

Pour aller plus loin dans la démarche, Adrian Bessiere a entrepris de devenir en parallèle exploitant forestier, en rachetant les forêts de chêne de son grand-père pour éviter qu’elles ne subissent, comme c’est désormais trop souvent le cas, des coupes rases et que le bois soit ensuite bradé. « Aujourd’hui des gens se battent pour qu’aux coupes à blanc soient préférées des tailles raisonnées voir jardinées où l’on sélectionne le bois dans la forêt, où on laisse la biodiversité se développer et où l’on peut encore se balader. On peut gérer un espace qui nous permet de gagner de l’argent tout en le respectant et en le gardant agréable. L’idée est de ne pas penser qu’au but, c’est-à-dire gagner de l’argent, mais au quotidien, de faire des choses qui nous plaisent et nous correspondent. J’ai aussi appris cela au Chili : ce n’est pas seulement le but qui compte, c’est le chemin qu’on emprunte pour aller vers ce but. »

Adrian Bessiere se dit très content du développement de sa structure. Il est moins impatient qu’avant. « On place une pierre après l’autre. J’ai de bonnes fondations, une bonne santé financière. Je construis de manière solide. Et surtout je prends du plaisir dans ce que je fais. Certes, il y a des moments difficiles qui débordent vite sur la vie privée, qui endommagent le sommeil et la santé, mais avant d’aller trop loin, je fais une pause, je prends du recul. Je rectifie un peu la direction. Une entreprise, comme un gros bateau, a beaucoup d’inertie : il faut sans cesse anticiper pour mettre la barre vers le bon cap et ça, c’est l’expérience qui vous permet de le faire. »

Agnès Bergon