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141e année

Alexia Anglade

La parité... au féminin

Alexia Anglade. DR

« Lorsque dans une réunion, on félicite une femme pour avoir obtenu un gros contrat, avec une phrase telle que “je ne doutais pas que vous sauriez charmer le client”, c’est effroyable. Il faut parler des compétences des femmes ! », clame avec ferveur Alexia Anglade, au service de la parité dans le monde du travail. Elle se considère comme pionnière, sur la place toulousaine mais aussi au-delà des frontières occitanes avec ses différentes casquettes de coach, de formatrice et d’accompagnatrice auprès des femmes dirigeantes et des comités de direction, dans lesquels la gente féminine est sous-représentée. Mettre le doigt sur l’engrenage des stéréotypes de genre qui continuent de gangrener le monde de l’entreprise malgré des avancées juridiques, notamment avec l’adoption de la loi Copé-Zimmermann – qui impose 40 % de femmes dans les conseils d’administration – tel est le combat de cette quadra.

Après avoir exercé des postes à responsabilités, elle a créé, en 2018, la société de conseil Lumières s’il vous plaît. Car force est de constater que l’égalité homme-femme, et la féminisation des Codir n’en sont encore qu’à leurs balbutiements. « Il y a encore beaucoup à faire pour lever les freins, sachant que cette problématique est nourrie par un manque endémique de femmes dans certains secteurs comme l’industrie. Aujourd’hui, les entreprises ne sont pas volontairement discriminantes, soit parce qu’elles ont compris les enjeux, soit parce qu’elles sont contraintes d’avancer sur ce sujet. » De fait, le Sénat a examiné fin octobre une proposition de loi de la député LREM Marie-Pierre Rixain, qui vise « l’égalité économique et professionnelle réelle » entre les hommes et les femmes, avec un quota d’au moins 30 % de femmes en 2027 et 40% en 2030 parmi les cadres dirigeants, pour les institutions de 1 000 salariés et plus.

Autre point de friction pour l’entrepreneuse : l’écart de salaire. « La parité n’est pas respectée avec un écart de salaire d’au moins 20 % en moyenne entre les hommes et les femmes. Moi-même j’ai été confrontée à cette injustice, alors que j’étais parmi les collaborateurs décisionnaires. J’en avais conscience mais je l’acceptais, étant déjà reconnaissante d’être à un poste de manager et membre du comité de direction. C’est plus tard que j’ai compris que les femmes acceptent souvent l’inacceptable », assure-t-elle.

Combattre l’injustice

De fait, celle qui déjà blâmait l’injustice dans ces jeunes années et rêvait de revêtir la robe noire dans un tribunal, agit auprès des femmes, avec, comme elle le souligne, « l’envie de traiter le projet dans sa globalité en prenant en compte le conseil, l’audit, le diagnostic pour comprendre où sont les leviers et proposer un plan d’action. Premièrement, il s’agit d’une sensibilisation, et deuxièmement, de déconstruire les stéréotypes de genre. Je réalise par exemple un audit auprès des femmes dans les entreprises pour faire un reporting à la direction qui s’interroge sur les compétences en interne avec pour objectif, d’élargir leur périmètre, d’aider à mieux saisir le syndrome de l’imposteur, ou les raisons d’une démotivation après un congé maternité. Il faut comprendre où sont les mécanismes sexistes. »

Dans sa feuille de route, la consultante entend industrialiser ses contenus et développer davantage ses méthodes originales qui trouvent écho auprès des femmes dirigeantes et entrepreneuses débordées, notamment à travers les archétypes de « Wonder Woman » , de « Blanche-Neige », de la « petite fille modèle » et de « Cendrillon ». « Néanmoins , dans ma démarche, j’agis auprès des organisations dans leur ensemble car si les femmes ne prennent pas toujours conscience de certaines choses, cela ne relève pas forcément d’elles. Le but n’est pas de les culpabiliser, ni d’opposer les hommes et les femmes mais bien de sensibiliser aux stéréotypes de genre qui nourrissent le sexisme ordinaire et auxquels nous sommes au départ biberonnés. On ne mesure pas assez à quel point cela a un impact sur la carrière des femmes. »

D’ailleurs, pour appuyer ses propos, la quadra a lancé, sur les réseaux sociaux, le webinaire : « Détendez-vous, nous sommes toutes et tous sexistes. » Cette mère d’un garçon de 15 ans ne mène pas le combat seulement au sein des entreprises mais aussi au sein de son foyer. « Nous parlons, par exemple, de façon inclusive, non genrée et nous sommes très à cheval sur les propos sexistes. C’est un ensemble, je n’ai pas éduqué mon fils avec des stéréotypes que ce soit pour exprimer ses peurs, ses émotions, ou à travers des activités. Mon fils est féministe et se sent réellement concerné par ces sujets, sourit-elle. D’ailleurs, le problème prend sa source à l’école. La nécessité de faire évoluer l’éducation des enfants s’impose. » Quid de sa vision du féminisme ? « Je défends un féminine pragmatique, avec la volonté que les hommes et les femmes aient les mêmes droits. »

Étoffer son expérience

Née à Paris de parents enseignants spécialisés dans l’enfance inadaptée et originaires de Toulouse, Alexia Anglade, qui a grandi en région bordelaise, a très rapidement développé une sensibilité à la différence. « À l’école, il y avait des enfants gitans. J’étais une des seules à partager du temps avec eux et à faire tomber les barrières. J’étais déjà à l’époque plutôt engagée », se souvient-elle. Si les théorisations n’abreuvaient pas les conversations du soir, Alexia Anglade a néanmoins été éduquée de façon dégenrée au côté de sa soeur cadette. « Mes parents formaient un couple moderne. Mon père faisait la couture et la cuisine, tandis que ma mère prenait de nombreuses décisions importantes. » La petite fille, qui avait une forte appétence pour l’humain, emprunte pourtant un chemin plus classique. Après une brève incursion à Sciences Po, « un projet qui a rapidement pris fin par manque de maturité », et un BTS commerce international, l’étudiante intègre l’école de commerce toulousaine, Sup de Co, qu’elle a, près de deux décennies plus tard, transformée en Toulouse Business School en tant que directrice de communication.

« Je n’avais jamais envisagé d’être entrepreneuse. C’est d’ailleurs un schéma atypique pour ma famille que de quitter le salariat pour se lancer seule. »

Pourtant, la voie du commerce relève surtout d’une forte volonté de son père. « Lorsque je suis retournée dans l’établissement en qualité de manager, les professeurs toujours présents se souvenaient de moi comme atypique. » Il est vrai que l’étudiante, avec une créativité chevillée au corps, se découvre un intérêt pour la communication et la publicité, le commerce pur et dur n’étant pas sa tasse de thé. « J’ai effectué un stage au sein de la chaîne locale TLT pour réaliser des publireportages. Je me suis aussi rapproché d’une agence de pub dans laquelle j’étais résignée à postuler pour un poste de chef de pub commercial stagiaire avant qu’on me donne la possibilité de m’orienter vers la création, ce que j’ai fait. J’ai démarré mon book comme ça. » Puis, elle étoffe son expérience en tant que conceptrice rédactrice au sein des équipes du réseau de publicité, de marketing, de communication d’entreprise, Euro RSCG.

« Ça, ce n’est pas un métier qu’on apprend à l’école. » À l’aube de ses 30 ans et à l’issue d’une vague de licenciements et de quelques mois creux, elle devient consultante pour Mediameeting puis intègre Capgemini Sud en tant que directrice communication. L’aventure durera sept ans. « J’étais en charge de la communication de l’entité régionale qui regroupait sept sites. Je gérais la communication interne pour animer le réseau et développer la culture d’entreprise et faire le relais de la communication nationale en local. Au bout de sept ans, j’avais fait le tour de mes missions. J’ai décidé de postuler chez TBS et de revenir ainsi à mes premières amours, à savoir la communication grand public. » Un job qu’elle qualifie comme le « plus complet et le plus excitant de sa carrière », un terrain de jeu très vaste avec un budget à la hauteur des challenges.

Faire bouger les lignes en faveur de l’égalité homme-femme

« Quand je suis arrivée, l’établissement fonctionnait avec une communication classique, que j’ai totalement modernisé. Par exemple, j’ai créé une web série façon téléréalité au lieu de faire une simple plaquette pour expliquer le processus d’admission. Une équipe a suivi en temps réel des candidats qui venaient passer le concours. Cette vidéo a été largement relayée », se félicite-telle. Chef d’orchestre d’une équipe de 20 personnes, elle prend les défis à bras-le-corps et finit par vivre, comme elle le définit, « un burn-out joyeux » : « J’adorais ce que je faisais, mais je m’épuisais et j’étais d’ailleurs bien la seule à me maltraiter. Et puis, j’avais envie de vivre autre chose. »

À la question de savoir si l’aventure entrepreneuriale trottait déjà dans son esprit, elle répond sans détour : « Je n’avais jamais envisagé d’être entrepreneuse. C’est d’ailleurs un schéma atypique pour ma famille que de quitter le salariat pour se lancer seule. Et moi-même salariée en entreprise, je répétais toujours que “j’étais un bon bras droit”, mais je ne me voyais pas être numéro 1. Ce qui aujourd’hui, avec le recul, me fait réfléchir, car à l’époque, je n’avais vraiment pas conscience des croyances limitantes qui m’enchaînaient et du sentiment d’imposture. Et puis, je préférais être protégée par une structure, avec le confort en prime. L’entrepreneuriat n’était donc pas une certitude. » L’évidence est apparue au moment d’une formation de coaching et à travers son mémoire de recherche sur le « coaching des femmes comme levier de la parité ».

Un déclic qui s’est, par ailleurs, ancré en amont avec la création du projet de mentoring d’étudiantes EQUAL.ID, à son initiative. L’idée est de faire bouger les lignes en faveur de l’égalité hommes, femmes au sein de TBS. En parallèle de son rôle de mentor (notamment pour Ifrac Business School,etc.) et celui de mère de famille, elle est également créatrice du programme Parity Makers–initié sur le Campus HEP de Toulouse au sein d’Idrac Business School pour préparer les futurs managers aux enjeux de la parité en entreprise. De plus, elle s’investit dans les réseaux de femmes, où elle trouve de la sororité et de l’énergie pour nourrir ses valeurs. Proche du réseau des Nénettes & Co, et de La tribu des Reizoteuses, pour ne citer qu’eux, elle est également co-fondatrice et vice-présidente de la Fédération Française des Réseaux pour le Développement des Femmes, Fédépro Fem, dont l’ambition est de rassembler tous les réseaux qui oeuvrent pour la vie professionnelle au féminin et de leur donner une visibilité. La communicante pressée n’est jamais loin.

Jennifer Legeron