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141e année

Béatrice Korsakissok

Telle une funambule

Portrait de Béatrice Korsakissok
Portrait de Béatrice Korsakissok

« Oser rester soi-même », c’est en filigrane la pensée qui accompagne Béatrice Korsakissok depuis ses jeunes années. Tour à tour, elle a été expatriée en Allemagne, quelque temps professeur d’allemand à son retour en France, puis a entamé un BTS de diététicienne, avant de porter plusieurs casquettes au sein d’Airbus et enfin de devenir cofondatrice et vice-présidente de la start-up Syntony spécialisée dans la radionavigation par logiciel, aux côtés de son époux. Le tout, en étant mère de trois enfants. Malgré des virages à 360° qui pourraient s’apparenter à des accidents de parcours sur un CV, cette quinqua a pourtant toujours suivi son cœur et ses intuitions, avec cette ambition d’assumer ses choix et de mener tous les projets de front. Au bout de 35 ans de mariage avec son partenaire de vie et sept ans d’expérience professionnelle fusionnelle commune, ces longs chapitres résument bien un engagement qui, de nos jours, force l’admiration.

UNE AFFAIRE DE COUPLE

Syntony, c’est une histoire d’opportunité qui s’est transformée en succès. À l’époque, Béatrice Korsakissok s’épanouit en tant que salariée au sein du leader aéronautique toulousain, au service de la communication interne ingénierie, lorsque son époux, de son côté, voit se profiler la chance de sa vie. « Il était depuis des années dans un groupe dans lequel il a créé l’embryon de l’entreprise actuelle. Les décisionnaires ont cédé l’activité à leur fils qui, lui, a fait le choix de conserver uniquement l’activité de service d’ingénierie informatique et a mis en vente le fonds de commerce pour la partie développement de produit. Mon mari, très investi dans le projet, a décidé de reprendre la seconde activité. Il m’a annoncé sa décision alors qu’il attendait un avion pour s’envoler en Corée du Sud. J’avais le choix d’être actrice ou spectatrice positive en gardant mon salariat pour veiller au grain financièrement. Dans tous les cas, j’avais envie de le soutenir comme il l’a toujours fait dans mes projets. Cela faisait des années que je me disais que ce que j’apportais professionnellement à d’autres, je pouvais lui en faire bénéficier, moi étant davantage dans l’aspect marketing, RH, finances, lui apportant une vision stratégique dans l’ingénierie », se souvient-elle.

Un second « Oui », pour un mariage cette fois professionnel qui semble depuis fonctionner. « Sept ans, c’est souvent l’âge de raison de l’entreprise. Être entrepreneur, c’est un métier à plein-temps, mais nous sommes récompensés au centuple des efforts que nous et nos équipes fournissons. »

« Elle a fait de moi, une femme plus sûre d’elle et plus ouverte aux opportunités »

Quant à savoir si travailler en couple n’est pas un peu risqué, elle sourit. « Si on se connaissait par cœur sur le plan personnel, nous avons découvert les trésors de l’autre sur le plan professionnel. Nous traversons ensemble les mêmes tempêtes, ce n’est pas toujours simple, mais désormais on comprend les peines de l’autre. Nous avons une affinité intellectuelle extrême, donc nous sommes au final plus heureux qu’avant, souligne Béatrice Korsakissok. Au début, nous avions une passion professionnelle si grande que nous ne parlions que de l’entreprise. Puis, nous nous sommes rendu compte il y a deux ans, que ça risquait de nous abîmer car nous échangions peu sur d’autres sujets. Nous nous sommes imposé une pause le week-end depuis le confinement pour parvenir à un équilibre ».

UN MESSAGE FORT

Aujourd’hui, l’entreprise toulousaine, spécialisée dans des systèmes de géolocalisation par satellites, permettant de relayer un signal dans les zones difficiles d’accès, réalise son CA à plus de 90 % à l’international et continue de grandir rapidement. La solution, basée sur une architecture électronique conçue en interne sur laquelle viennent s’additionner des algorithmes, vise à faire fonctionner tous les systèmes de navigation, là où ils ne fonctionnent pas habituellement (par exemple dans les tunnels routiers, les métros, etc). « Nous avons installé notre solution dans le métro de Stockholm et commencé dans celui de New York. Différents domaines industriels sont visés, comme l’aéronautique, le spatial, les opérateurs des travaux publics, l’IoT qui offre de multiples possibilités, etc. Parmi nos axes stratégiques, figure également le développement de partenariats avec des opérateurs miniers » , souligne-t-elle.

Les équipes planchent également sur un programme qui permettra à la fusée Ariane de faire atterrir sa charge utile sur la terre. « Nos équipes savent pourquoi elles travaillent. Chacun de nos produits a une visée humaine, environnementale, voire scientifique », s’enorgueillit la chef d’orchestre d’une cinquantaine de collaborateurs. Elle a notamment développé les marchés scandinave, canadien et américain, les États-Unis constituant selon elle, « un terrain de jeu formidable car il y existe autant de stratégies et de problématiques qu’il y a d’États américains. Et là où il n’y a pas de défis, il n’y a pas plaisir intellectuel ».

UNE ENTREPRISE QUI SE DÉVELOPPE

Durant les deux ans de Covid, les signaux sont pourtant restés au vert pour le duo de dirigeants qui a continué de nouer des partenariats à travers le monde notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande et a maintenu ses sept promesses d’embauche. La PME lance ce printemps une autre vague de recrutements – 30 personnes – en vue de soutenir sa croissance exponentielle et de répondre aux besoins des industriels. Béatrice Korsakissok se régale toujours autant de cette aventure, à la fois « humaine et technique » et entend laisser une trace positive. Pour ce faire et pour mieux plonger dans l’entrepreneuriat, elle a validé un diplôme à TBS afin d’une part « de légitimer sa position de femme de patron visionnaire », posture contre laquelle elle se bat encore aujourd’hui pour défendre son titre et d’autre part, pour s’armer face aux challenges foisonnants. Certaines rencontres vous électrisent, d’autres bousculent vos certitudes.

« Plus jeune, je m’amusais à construire des maquettes d’avions »

Lorsque la PME décide de croquer la Grosse Pomme et d’y ouvrir une filiale (suivi d’une filiale à San Francisco), Béatrice Korsakissok rencontre Martine Liautaud, qui a créé sa propre banque d’affaires en 1990 pour conseiller les grands groupes français et internationaux. Elle est à l’initiative de laWomen Initiative Foundation. Cette organisation a pour vocation d’améliorer la place des femmes dans la vie économique mondiale. « Elle a été mon premier mentor, une vraie chance pour moi. Elle a fait de moi, une femme plus sûre d’elle et plus ouverte aux opportunités. »

À l’occasion d’un programme French Touch, elle fait la tournée de grands startuppers new-yorkais dont un la marque profondément : « un des entrepreneurs nous expliquait qu’il parvenait à maintenir un climat social assez serein avec 1800 collaborateurs. Je me suis dit que s’il y arrivait avec une équipe aussi grande, je pouvais aussi le faire avec mes 11 collaborateurs. Il faut bien reconnaître qu’avec 50 personnes désormais, la tâche est moins facile, mais c’est possible. J’essaie de garder à l’esprit son message, à savoir qu’une entreprise peut rester à taille humaine même si elle grandit beaucoup. Pour ma part, ma porte reste ouverte, et j’essaye de bien connaître chacun de mes collaborateurs. Il faut savoir être bienveillant, aider dans les moments difficiles, échanger. » Une émulation positive autant avec ses équipes qu’avec son mari, adossée à un produit innovant, voilà peut-être le secret d’une affaire qui prospère.

UN PARCOURS ORIGINAL…

Son chemin de vie, en tout cas, a des chapitres parfois peu communs. Seule fille d’une fratrie de trois enfants, née en 1968, d’un père professeur de physique et électronique, et d’une mère au foyer « qui m’a incité à faire des études et à être la femme que je voulais être », Béatrice Korsakissok rencontre, à 17 ans, celui qui deviendra son mari – un camarade d’école de son grand frère. « Le lendemain de l’obtention de mon bac scientifique, nous nous sommes installés ensemble et j’ai intégré, sur les conseils de mon père, un DUT informatique dans lequel, je ne me suis pas reconnu. Puis, nous nous sommes mariés dans la foulée, j’avais 19 ans », confie-t-elle.

« Il faut être son propre garde-fou pour exercer ce métier dans la durée »

Le jeune couple s’expatrie alors en Allemagne pendant trois ans et en profite pour avoir deux enfants. « Joël avait bien saisi mon appétence pour les langues étrangères, mon envie aussi de me confronter à des cultures différentes. Il a surtout fait ça pour moi, mais on en a tiré des bénéfices tous les deux. Ça aide de voir la vie par d’autres yeux. » À l’aube de la première rentrée scolaire de leur enfant, ils décident de rentrer en France, et posent leurs valises dans la Ville rose. « Mon mari avait la tête dans les étoiles et les satellites, moi, je souhaitais aller là où on fabriquait des avions. J’avais toujours rêvé d’apprendre à piloter, et plus jeune, je m’amusais à construire des maquettes d’avions. Au final, c’est moi qui ai offert bien plus tard des heures de pilotage à mon mari. Pour ma part, cette envie est derrière moi. » Quant à Toulouse, le couple n’en est plus reparti, excepté pour les nombreux déplacements pros. « Je compare le terreau économique toulousain à celui de la Silicon Valley, vibrant d’innovation et d’émulation intellectuelle. »

… MARQUÉ PAR LES FORMATIONS

Elle passe alors un Deug d’allemand et donne des cours. Trilingue, cette mère de famille a une véritable passion pour les langues étrangères, ce qui lui ouvrira par la suite les portes d’Airbus. « Mon père m’a donné son don pour l’apprentissage des langues ». Elle souhaite alors devenir professeur des écoles et planche sur des cours à distance la nuit, en même temps qu’un job et sa vie de maman. Mais un accident de ski vient se mettre en travers du concours de l’IUFM. Clouée au lit pendant six mois, la jeune femme réfléchit à une autre voie. Elle intègre Airbus en intérim et accède petit à petit à de jolis postes. « On m’a proposé par exemple de remplacer un ingénieur mais, ne vous y méprenez pas, je ne suis pas ingénieur. Je faisais des analyses pour les opérateurs avioniques qui effectuaient des changements dans une flotte, en vue de comprendre les problématiques que cela pouvait engendrer. J’ai également été assistante de direction et organisé des événements, etc. »

Elle concède aussi avoir glissé sur « des peaux de banane » qui l’ont forgée. « Dans l’un de mes jobs, ça ne s’est pas bien passé, j’ai démissionné au bout de trois ans. J’ai perdu énormément de poids en huit mois, ce qui a affolé mes proches. Il s’est avéré que je faisais de nombreuses allergies alimentaires. J’ai donc créé différentes recettes, très appréciées à la maison et j’ai voulu en faire profiter à d’autres. J’ai entamé alors un BTS de diététicienne par correspondance, mais j’ai appris, après y avoir consacré deux ans de ma vie, que je ne pourrais pas passer le diplôme car je ne pouvais pas goûter les plats. J’ai pleuré une demi-journée et je me suis relevée. »

Ne pas s’apitoyer sur son sort, c’est bien un état d’esprit qu’on ne peut pas soustraire à cette quinqua active. Cette amoureuse de la randonnée en montagne, qui prend aussi un peu de temps pour elle aujourd’hui, pour « voir mes amis, chose que je me suis interdite pendant de nombreuses années », a à cœur de soutenir les jeunes femmes et les jeunes qui vibrent pour l’entrepreneuriat. Engagée dans l’association 100 000 entrepreneurs, elle motive ses consœurs. « Moi, je suis heureuse professionnellement et je veux partager mon expérience, leur dire qu’on se relève des échecs, qu’il faut oser, mais qu’il faut être son propre garde-fou pour exercer ce métier dans la durée. Je me sens comme un funambule, je vois loin, mais je ne veux pas tomber », conclut-elle.

Jennifer Legeron