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141e année

Céline Denjean

Le noir au bout des doigts

Céline Denjean. THIBAULT STIPAL

Quel trait d’union existe-t-il entre le monde du polar, une évolution dans l’univers éducatif spécialisé et le droit ? À première vue, quelques pointillés seulement. En résumé, un parcours hors norme, celui de Céline Denjean, auteure toulousaine de polars bien sonnants et troublants, qui vous amènent sur les chemins tortueux et délétères de la transgression, de la violence, du mal, de la psychologie criminelle et des questionnements qui la taraudent depuis sa jeunesse. Parmi les sujets qui reviennent souvent dans ses romans : le trafic d’êtres humains et l’exploitation de l’homme par l’homme. Entre les lignes, ressort une forte sensibilité au sarcasme et à la dureté du monde qui l’interpellent depuis longtemps. « J’ai toujours été sensible au mal. J’ai connu un foyer pas toujours apaisé, une adolescence compliquée, toujours aux prises avec une quête de sens, ce qui a certainement nourri mon quotient empathique. Une faculté qui permet de créer des émotions chez les lecteurs », explique l’auteure.

Si elle n’aime pas parler de son succès, « par peur de perdre le sens des réalités », à force de persévérance, elle a toutefois réussi à se faire un nom dans le monde de l’édition souvent impénétrable. « C’est un milieu féroce. Je crois que près de 95 % des auteurs ne sont pas publiés. Et entre le moment où l’on inscrit le mot fin sur le manuscrit et une éventuelle réponse, il se passe de longs mois, et souvent ce sont des réponses automatiques qui suggèrent que les manuscrits ne sont pas lus », souligne-t-elle. Pour autant, Céline Denjean, a durement combattu ses inhibitions avant que le besoin de passer le cap ne se fasse sentir. « J’écrivais depuis mon adolescence, des poèmes, des nouvelles souvent inachevées. Étant donné que j’étais acerbe avec moi-même, je les gardais pour moi, ce qui a duré un certain nombre d’années, avant que je lève mes doutes », confie celle qui a plongé à maintes reprises dans les récits d’Oliver Twist ou Tom Sawyer, un savant mélange d’aventures, de quête de justice, d’environnement social et familial mettant l’enfant aux prises avec des réalités dures et l’obligeant à se battre pour se construire.

« Les faits divers sont généralement intéressants dans ce qu’ils suggèrent. Si je m’approprie les sujets, j’ai cependant besoin d’une liberté créative. Mes histoires sont seulement adossées à une réalité. »

Il aura fallu plus d’une décennie, pour qu’à l’aube de la trentaine, la jeune femme se décide à sortir de l’ombre, conjuguant ainsi sa passion et sa vie active à temps plein. Des nuits blanches, des lignes noircies puis effacées, des refus, puis vient le moment tant attendu, où son début de carrière devient palpable. Explosion de joie. « Pour être lue, j’ai décidé de participer au concours dédié aux jeunes auteurs organisé conjointement par les éditions Nouvelles Plumes et France Loisirs avec le manuscrit de Voulez-vous tuer avec moi ce soir. Sur plus de 1200, j’ai été sélectionnée par le comité de lecteurs et donc publiée. À l’annonce de la nouvelle, j’ai crié et sauté de joie chez moi. Ça a été le jour le plus heureux de ma vie », se souvient-elle. Une consécration pour celle, qui jusqu’alors, restait plutôt discrète sur ses motivations. Couronnée déjà de plusieurs titres – Prix Polar du meilleur roman francophone du Festival Polar de Cognac et Prix de l’Embouchure du festival Toulouse Polars du Sud en 2008 pour Le Cheptel ; Prix Mordus de Thrillers pour le même ouvrage, Prix de L’Alsace-DNA pour Le Cercle des mensonges en 2021 et récemment en lice pour le prix Landerneau Polar 2022 –, elle s’apprête à publier son sixième roman Matrices, aux éditions Marabout, qui parle de la gestation pour autrui (GPA), mêlée à une intrigue noire.

Des livres comme des puzzles

« C’est l’histoire d’un trafic de femmes extrêmement organisé et d’une enquête policière », révèle à demi-mot l’auteure. Quid de ses sources d’inspirations ? « Les faits divers sont généralement intéressants dans ce qu’ils suggèrent. Si je m’approprie les sujets, j’ai cependant besoin d’une liberté créative. Mes histoires sont seulement adossées à une réalité. » À la question de savoir si, à travers ses lectures, elle s’inspire de la plume d’autres auteurs, elle répond sans détour : « Je ne prends pas le risque de me comparer ou de me dire j’aimerais écrire comme untel. » Si elle avoue ne pas avoir de livre de chevet, étant plutôt éclectique dans ses lectures, elle salue pourtant certaines oeuvres qui l’ont particulièrement transportée. « Depuis mon plus jeune âge, je passe du roman de genre, à du classique, etc. Guy de Maupassant, par exemple, m’a tiré les larmes mais ce sont surtout les textes qui m’imprègnent plutôt que des auteurs. »

« À mon époque, il n’y avait pas ce rapport à la surveillance, la peur au ventre pour mes parents qu’il nous arrive quelque chose »

Vestige du jour de Kazuo Ishiguro, Entre deux mondes d’Olivier Noreck, La mort est mon métier de Robert Merle ou encore Misery de Stephen King font partie de sa liste de favoris. La quadra à la plume alerte et incisive, concède cependant qu’elle se sent incapable de faire évoluer une histoire dans un huis clos à la manière du géant américain de la littérature horrifique et fantastique. Elle fabrique ses livres comme des puzzles, imbriquant des vies cassées, des esprits torturés, des rebondissements. « Je suis incapable d’écrire avec un seul arc narratif. Les lecteurs entrent dans l’intrigue par différents personnages qui ont chacun une voix, mais sans avoir au départ la vision globale. C’est aussi un défi pour moi de construire l’intrigue avec cette pluralité d’entrées. J’aime installer mes protagonistes progressivement et leur donner de la chair. » Elle est d’ailleurs la créatrice du personnage d’Éloïse Bouquet, capitaine de gendarmerie à la section de recherches de Toulouse, qui occupe la première place dans la série courant de La fille de Kali au Cercle des mensonges.

« Un personnage féminin fort, en situation de commandement, dans un environnement plutôt masculin. Le polar est davantage représenté par des écrivains hommes, et je trouvais indispensable de donner des voix de premier plan à des personnages féminins, qu’ils soient sur le versant positif ou sur le versant négatif ». Visuel, c’est aussi ce qui définit son style. « On me répète souvent que mes récits sont filmiques. Cela vient sûrement du fait qu’à la maison, nous avions des écrans de TV partout, mon père étant réparateur d’électroménager. Je crois que d’une certaine manière, cela a nourri mon imaginaire », précise-t-elle. Enfant, les livres autant que les écrans s’amoncellent autour de Céline Denjean. Si la connaissance et l’amour de la littérature arrivent sur le tard pour nombre de jeunes, les valeurs de l’esprit sont omniprésentes tout comme le goût de la nature chez cette auteure, née de grands-parents libraires, d’une mère contrôleuse du trésor public et d’un père qui a de l’or entre les mains. L’aînée d’une fratrie de trois enfants évolue au grand air, sur les hauteurs de Bagnères-de-Bigorre.

Passionnée de criminologie

« La commandante » casse-cou, comme la surnomment ses plus jeunes frères est nourrie à la débrouillardise, avec une grande liberté en prime. « À mon époque, il n’y avait pas ce rapport à la surveillance, la peur au ventre pour mes parents qu’il nous arrive quelque chose. On crapahutait en forêt, on faisait des cabanes, on faisait aussi beaucoup de bêtises, sourit-elle. Mes frères et moi étions aussi très sportifs, avec notre bande de copains. Et mon père qui était un grand bricoleur imaginait toujours des machines en tout genre. C’était la caverne d’Alibaba à la maison ». Si les Pyrénées constituent l’horizon de ses jeunes années et sont très souvent le décor de ses récits, elle décide, à l’âge de 13 ans, de se frotter à d’autres réalités. « À cette époque, Bagnères-de-Bigorre était une petite ville calme, j’avais besoin de découvrir autre chose. J’ai passé le concours d’entrée d’un lycée sportif toulousain, que j’ai obtenu. Si je garde de bons souvenirs de mes cours, de mes heures de pratiques sportives, j’ai malgré tout eu une adolescence tourmentée, étant toujours aux prises avec d’innombrables questions existentielles, comme beaucoup de jeunes à cet âge. »

« Il a fallu un an pour me caler, trouver mon rythme car au final, j’avais toujours connu des horaires de travail et un environnement d’entreprise. »

Un bac littéraire en poche, elle intègre brièvement une fac de psychologie : « cela ne me correspondait pas, c’était un joyeux bazar et j’avais besoin d’un cadre. » S’ensuit alors trois années à la fac de droit où elle s’en sort haut la main. « C’était très intéressant mais je ne me voyais pas embrasser une carrière dans le droit. J’étais trop idéaliste. Je ne m’imaginais pas statuer sur le sort d’individus, je trouvais ça risqué d’être dans une posture de jugement. je n’avais pas assez de recul à l’époque. » La passionnée de criminologie, qui, en parallèle de sa vie d’étudiante, prend durant ses vacances et week-ends, la casquette de directrice de séjours de vacances pour personnes handicapées, délaisse le code pénal pour devenir éducatrice spécialisée. Au sortir de ses études en 2001, elle rejoint, pendant deux mois, les équipes d’un foyer de l’enfance à quelques encablures de Tarbes. Une expérience qui la marque et qu’elle décide de ne pas réitérer.

L’appel de la création littéraire

« Nous faisions face à des situations compliquées, car le foyer est une porte d’entrée avant une orientation vers une institution adaptée. C’est une situation d’urgence. J’évaluais les besoins des jeunes en vue de construire leurs parcours institutionnels. Mais j’ai vu les limites de ce genre d’établissement et j’avais besoin d’accompagner des projets au long cours », explique-t-elle. La jeune femme postule alors dans un institut médico-éducatif (IME) à Toulouse pour un remplacement, ce qui débouche sur un CDI, et plus tard, sur un poste à responsabilités. « Sous l’égide de mon directeur, je me suis occupée de la création d’un service d’accueil temporaire pour les enfants autistes, pendant les vacances et les week-ends, alors que ces structures sont généralement fermées à ces périodes-là. J’ai géré ce service pendant plusieurs années. En parallèle de mon job à temps plein, j’écrivais le soir, la nuit… »

Puis, elle commence une nouvelle aventure au sein d’une maison d’accueil spécialisée pour les adultes affectés d’un polyhandicap sévère, qui durera deux ans. À cette époque, la création littéraire l’appelle de plus en plus. Elle décide de faire deux années de césure pour s’y consacrer pleinement. Une parenthèse désirée mais difficile à vivre. « Je ne vivais pas encore de l’écriture, il a fallu un an pour me caler, trouver mon rythme car au final, j’avais toujours connu des horaires de travail et un environnement d’entreprise. Et l’écrivain qui attend l’inspiration au café, c’est une fable. C’était aussi difficile de faire comprendre à mon conjoint la complexité de ce métier. J’ai été éditée pour la première fois à cette période d’entre-deux. J’ai repris par la suite un travail en Ariège en tant que responsable de service dans un IME. »

Céline Denjean tourne définitivement la page du salariat, il y a trois ans, à l’âge de 44 ans, désormais reconnue par le sérail. Après quinze ans de vie à Toulouse, elle a fait le choix de revenir sur ses terres d’origine, à l’entrée de la vallée d’Aure. Les Pyrénées sont profondément ancrées en elle. En attendant de retrouver son public pour des séances de dédicaces – elle est invitée au Festival Quai du polar 2022 –, elle achève son septième roman, aux lueurs de l’aube, dans un écrin de verdure au calme, toujours un café à la main, avant d’entamer la tournée des salons.

Jennifer Legeron