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141e année

Christian Duret

Dans la peau d’un châtelain

Christian Duret. VALENTINE CHAPUIS

Propriétaire du château de Roquefoulet depuis sept ans, Christian Duret est avant tout un gestionnaire, un chef d’entreprise accompli qui aime se lancer des défis originaux. « Mais que vas-tu faire dans le milieu de la vaisselle jetable et des emballages alimentaires ? » La question est revenue souvent. À quoi le fondateur de l’entreprise Solia créée à Rivesaltes en 1995, devenue leader européen du secteur, avait une réponse toute faite : « je suis sûr que c’est mon avenir et que ça a de l’avenir ! » Une logique aussi pour cet entrepreneur né qui, après quelques années passées avec la toque de cuisinier dans les brigades de restaurants renommés et de palaces sur la Côte d’Azur, a décidé « de faire de l’emballage alimentaire quelque chose de beau qui valorise les produits, le tout porté par de l’innovation ».

Résultat : lorsqu’il revend ses titres en 2018 pour refermer cette page, son « bébé » pèse 30 M€ dont 30% d’activité réalisés à l’export, avec une équipe composée de près de 80 collaborateurs (dont une cinquantaine en France). Cet enfant de Roanne, né de parents agents à la SNCF et cadet d’une famille de trois enfants, décide à 16 ans de suivre sa propre voie avec l’indépendance chevillée au corps. « J’étais heureux dans mon cocon familial mais j’avais déjà envie, à cette époque, de vivre mes propres expériences, de me gérer moi-même, explique ce gestionnaire. J’ai choisi un CAP de cuisinier car d’une part j’aimais la cuisine, tout comme mon père, et d’autre part, cela me permettait de découvrir d’autres régions ». Après une expérience dans un restaurant gastronomique près de chez lui, il pose ses valises sur la Côte d’Azur où il prend progressivement du galon comme chef de partie.

Un métier de passion

« Tandis qu’aujourd’hui, ce métier est mis sur le devant de la scène, à mon époque, être cuisinier n’offrait pas de reconnaissance sociale. C’était considéré comme un sous-métier. J’ai pensé à un moment donné ouvrir un restaurant mais finalement je me suis ravisé. » Pendant cette première tranche de vie, il décide également de reprendre ses études, pour, comme il le souligne dans un sourire, « devenir grand » et obtient ainsi une maîtrise en gestion en 1985. En effet, être salarié n’est, au final, pas le mode de vie qu’il convoite. Il se rapproche alors d’un incubateur basé à Rivesaltes et développe son affaire. Il ne quittera d’ailleurs plus les contreforts des Pyrénées-Orientales, – seulement le temps de sauts de puce et voyages – où il réside encore.

« J’ai entamé une restauration du sol au grenier. J’ai voulu proposer un lieu intime en conservant son identité, sa beauté intrinsèque et ses caractéristiques d’origine, avec le confort moderne. »

« J’avais envie de gérer une mission sans être obligé de me tenir à des obligations structurelles et j’ai réussi à le faire pendant plus de 25 ans. Cette expérience de chef d’entreprise m’a amené tout ce que je souhaitais, un épanouissement personnel, une capacité à créer de la valeur ce qui est très important pour moi et le côté managérial que j’apprécie beaucoup. Être chef d’entreprise, c’est aussi un métier de passion, qui prend beaucoup de place. J’ai travaillé comme un obstiné mais je ne le regrette absolument pas, d’autant que mon affaire a été une réussite. » En parallèle de l’aventure entrepreneuriale, ce passionné d’histoire et de belles pierres tombe sous le charme du château de Roquefoulet, niché à Montgeard en plein coeur du Lauragais, qu’il rachète 1,4 M€ en 2015. Ce projet est né d’une quête personnelle, à savoir contribuer à la sauvegarde du patrimoine local et réveiller ce joyau endormi.

Un lieu intime, conservant son identité

Il réfléchit au fil des saisons à lancer une activité « avec non pas l’objectif de transposer ma vie dans ce nouveau lieu étant très attaché aux Pyrénées-Orientales mais de participer à la vie économique et de m’y retrouver un peu », explique le quinqua. En effet, cette villa champêtre au style palladien construite en 1818 et signée de la main du célèbre architecte Louis Delor de Masbou, connu pour la réalisation du dôme de La Grave à Toulouse, a nécessité quatre ans de travaux et près de 6 M€ d’investissements au total. Une enveloppe colossale dont 70 % en fonds propres investis par ce gestionnaire qui ne fait pas les choses à moitié. « J’ai entamé une restauration du sol au grenier. J’ai voulu proposer un lieu intime en conservant son identité, sa beauté intrinsèque et ses caractéristiques d’origine, avec le confort moderne. Ayant parcouru le monde pour mon ancienne entreprise et passé ainsi beaucoup de temps à l’hôtel, j’ai pu observer que le haut de gamme est parfois complexe. Mon souhait a été d’apporter du confort en toute simplicité, avec une touche d’élégance », détaille le néo-châtelain.

Désormais, ce lieu de villégiature offre 1500 m2 avec cinq salons de travail de 30 à 50 m2, des chambres luxueuses, deux salles de réception de 200 à 300 m2 pouvant accueillir près de 190 personnes, le tout bordé d’un parc centenaire classé de quatre hectares. De fait, il a travaillé main dans la main avec l’architecte toulousain Matthieu Mandes et des entreprises locales en vue de rénover cet édifice, – « qui a appartenu longtemps à une veuve » –, s’adonnant également à la décoration intérieure, son dada. « J’ai fait le choix de remplacer le mobilier de style Napoléon III, et d’opter pour un style contemporain. J’ai déniché de belles pièces chez des brocanteurs et antiquaires, des coups de coeur, en France et à l’étranger sans même savoir si elles conviendraient à tel ou tel espace du château », se souvient-il.

Bien que la Covid ait fortement freiné son activité – il avait projeté de réaliser 400 K€ de CA la première année d’exercice, 600 K€ la deuxième année et 1 M€ la troisième année –, et qu’il consent lui-même avec humour « que ce n’est pas son meilleur investissement », il espère, dès cette année, séduire les entreprises, sa cible phare, avec un concept original dont la règle est : un seul client à la fois. « Dès le départ, je me suis davantage positionné sur de l’événementiel BtoB, le lieu étant propice, mais je ne suis pas le seul sur ce marché, d’autant qu’avec la crise, les comités d’entreprise ont réduit la voilure. Cependant, même si la reprise s’amorce très lentement, je compte faire la différence avec un concept de privatisation systématique pour apporter plus d’intimité, que ce soit pour un groupe de six personnes ou de 25, afin que les clients soient les maîtres du château. Mon objectif est de leur proposer une expérience unique. Pour un événement d’entreprise, cela a tout son sens même pour une réservation d’une nuit. »

Une multitude d’idées

En parallèle, le propriétaire propose également, pour l’heure, quatre chambres d’hôtes dont une à alcôves classées, qui ont fait l’objet de rénovation sur mesure – cinq autres sont en attente de validation –. Il accueille également des événements privés bien qu’il ne souhaite pas devenir « une machine à mariage ». Il table sur une centaine d’événements par an avec l’appui actuellement de quatre salariés et vise ainsi 600 K€ de CA à l’horizon 2023. Côté cuisine, il envisage de faire venir des chefs renommés en résidence grâce à une cuisine semi-professionnelle qui peut assurer une cinquantaine de repas. Le passionné de gastronomie réfléchit aussi à l’élaboration de conserves revisitées « ce qui permettrait aussi de limiter le gaspillage. » Parmi ses objectifs à moyen terme, figure également l’aménagement d’un espace supplémentaire de réception dans le parc, en vue de remplacer la « verrière actuelle », mais l’entrepreneur reconnaît « qu’il se heurte à des freins mis par la Drac, compte tenu de l’étiquette monuments historiques et des complications que cela engendre. »

Le projet cependant lui tient à coeur. Pour accroître sa visibilité sur un marché qui ne cesse de fleurir en Occitanie, le propriétaire est entré dans la boucle du label Les collectionneurs, à l’image de Relais & Château. Ce père de deux filles compte aussi sur le soutien de l’agence de communication de l’une d’elle qui met le château sous les feux des projecteurs. Quant à la transmission de l’édifice « aucune des deux ne semble intéressée », regrette-t-il. Cet homme qui fourmille d’idées mène également d’autres projets immobiliers. Il s’attache à mettre en place des projets de co-living dont l’un d’eux devrait voir le jour en mai.

« Pour l’heure, je rénove une villa à Canet destinée principalement à des femmes qui ont des moyens mais sont seules. Le co-living est un bon moyen de remédier à la solitude qui touche de nombreuses personnes dans les villes. Il s’agit d’apporter sur le marché français une autre approche, à savoir partager un lieu de vie pour vivre mieux, tout en bénéficiant d’un espace personnel. Cela peut aussi intéresser des jeunes qui désirent se fixer quelque temps dans une ville sans forcément louer ou acheter un bien. Si ce test est concluant, je poursuivrai dans cette voie ». Quid d’une création ou reprise d’entreprise ? « Ce n’est pas impossible, j’ai des idées mais j’ai changé ma manière de vivre. J’ai vécu à 100% pendant plus de deux décennies pour mon entreprise. Aujourd’hui, je prends le temps de profiter de mes proches, de voyager pour le plaisir étant un mordu de cultures, de nature, de randonnées, et d’intégrer en parallèle des projets excitants », conclut-il.

Jennifer Legeron