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141e année

Emmanuel Hilaire

L’hospitalité pour vertu

Emmanuel Hilaire. (Crédit : DR).

Dans le centre historique de Toulouse, une même famille est à la tête de l’hôtel Albert Ier depuis trois générations. Une fierté pour Emmanuel Hilaire, qui depuis 10 ans, a rejoint son frère David, aux manettes de cet établissement de la rue Rivals, un trois étoiles de 47 chambres et plusieurs salles de réunion et séminaires, qui emploie 13 collaborateurs.

SE DÉMARQUER POUR EXISTER

Pour se démarquer de la concurrence, le quadra multiplie les initiatives, dont la plus récente est la création d’un salon de thé éphémère où l’on peut déguster des produits locaux. Il restera accessible jusqu’à la fin du mois de juillet pour accompagner l’ouverture, dans la vitrine d’à côté, rue Kennedy, dans un autre espace de réception de l’hôtel, d’un pop-up store de Sézane, la marque de prêt-à-porter en ligne française engagée. « Après Lyon et Marseille, la marque cherchait un lieu pour ouvrir une boutique éphémère à Toulouse à l’occasion de son Archive Tour, détaille Emmanuel Hilaire. Nous sommes très fiers d’accueillir cette jeune marque parce que nous partageons beaucoup de ses valeurs. » Pendant la crise de la Covid, l’établissement, qui prône depuis longtemps le slow tourisme et les circuits courts, a décidé de « se réinventer » en s’ouvrant à un nouveau public.

« Les attentes des clients sont complètement différentes »

« L’idée est d’utiliser nos espaces pour dire ce que nous avons à dire, rencontrer des gens et construire des partenariats. C’est ce que l’on fait depuis plus d’un an. Nous avons commencé en décembre dernier en accueillant une exposition de deux artistes toulousains, la portraitiste Stéphanie Ledoux et le sculpteur Jean-Paul Mestres, qui a eu un beau succès puisque plus de 3000 personnes sont venues. Cela nous a donné envie de continuer. » En avril dernier, Emmanuel Hilaire a ainsi organisé une vente de plantes. « C’est un vrai sujet pour nous de développer la biodiversité en milieu urbain », assure Emmanuel Hilaire qui, pour l’occasion en partenariat avec Cécile Gentil de la Capsule Végétale, a fait appel notamment à un pépiniériste de Verfeil et une fleuriste de Saint-Girons qui ne travaille que des fleurs locales et sauvages. « En décembre, une deuxième exposition est prévue pour à nouveau mettre en valeur les œuvres d’un binôme d’artistes et au moment des fêtes de fin d’année, c’est un escape game familial qu’accueillera l’hôtel dans ses salons. L’idée est encore de faire découvrir des savoir-faire locaux, mais aussi de faire découvrir l’hôtel aux Toulousains », précise le dirigeant.


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« Nous voulons être un acteur de la vie du quartier ». Un bouleversement pour un établissement indépendant, jusque-là très discret, qui doit faire face à la concurrence des grandes chaînes hôtelières dotées de puissants moyens de communication, à l’omniprésence dans le paysage des plateformes de réservation qui ponctionnent une bonne partie des revenus.

UN MÉTIER QUI S’EST COMPLEXIFIÉ

« La communication est devenue le nerf de la guerre. Un indépendant, aujourd’hui, doit acquérir et développer de nombreuses compétences pour être visible sur internet, pour qu’un internaute, à l’autre bout de la planète, puisse réserver aussi facilement que sur Booking… ce sont continuellement de nouvelles stratégies de communication à mettre en place. Ce qui fait que des indépendants comme nous, il y en a de moins en moins. » Le manager, qui se considère comme un artisan, l’admet : le métier s’est beaucoup complexifié. « Les attentes des clients, et notamment des nouvelles générations, sont complètement différentes de ce qu’elles étaient il y a quelques années. On le voit à travers le développement d’acteurs tels qu’Airbnb ou le lancement par les grands groupes hôteliers de nouveaux concepts comme les Mama Shelter, des lieux de vie hybride. Finalement, on revient à l’essence même de nos métiers, l’hospitalité. »

« Le petit-déjeuner est le dernier souvenir qu’on laisse au client, alors autant qu’il soit un moment de plaisir »

Une vertu inscrite dans l’ADN familial depuis longtemps comme aime le rappeler Emmanuel Hilaire. « Mes arrière-grands-parents étaient aubergistes à Saint-Izaire, dans l’Aveyron. C’est vous dire si on a ça dans le sang ! Mes grands-parents, eux, travaillaient dans la fonction publique, en Indochine. En 1956, après la guerre d’indépendance, ils ont été rapatriés. Arrivés à Toulouse, ils se sont demandés ce qu’ils allaient pouvoir faire, et le bon sens paysan qui coule dans nos veines les a conduits à investir dans la pierre et dans l’hôtellerie, le métier qu’exerçaient leurs parents. » En 1956, les grands-parents achètent L’excelsior.


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« L’hôtel avait été réquisitionné par la kommandantur pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est pour ça qu’il a été rebaptisé du nom du roi des Belges, Albert Ier, quelqu’un de très proche du peuple, qui avait combattu l’ennemi avec son aide. C’est pour cela qu’il y a plusieurs hôtels sous ce nom un peu partout en France, sans liens entre eux. » Datant pour partie du XVIème siècle, l’hôtel est situé à l’emplacement des ateliers du peintre Jean-Pierre Rivals. « On joue un peu là-dessus avec notre signature : « vous recevoir est un art ». C’est aussi une manière de dire que derrière la façade de l’hôtel, il y a plusieurs métiers qui interviennent pour satisfaire les clients. On parle souvent de la réception, mais d’autres sont rarement mis en avant, notamment le personnel des étages, qui exerce un métier souvent ingrat, peu valorisé et pourtant essentiel, ainsi que le service de restauration. Pour ce qui nous concerne, c’est le petit-déjeuner, où on sélectionne des produits locaux. D’abord parce que – c’est notre mère qui nous l’a martelé –, le petit-déjeuner est le dernier souvenir qu’on laisse au client, alors autant qu’il soit un moment de plaisir, d’échange et de qualité dans les produits que l’on présente. C’est aussi un prétexte pour communiquer sur des savoir-faire locaux et mettre en avant les acteurs de proximité. »

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

Après ses grands-parents et sa mère, Anne-Marie Hilaire, qui a beaucoup fait pour le développement de l’hôtel, à la veille de l’an 2000, c’est au tour des frères d’Emmanuel Hilaire, David puis Étienne, d’en prendre les commandes. « Ce qui est amusant c’est qu’aucun de nous trois n’était destiné à reprendre l’hôtel et personne ne le voulait vraiment. Nous avons des parcours différents mais à un moment donné, nous nous sommes fait rattraper par l’histoire familiale. Aujourd’hui, c’est ce qui nous anime : pouvoir le transmettre aux générations futures. Nos enfants sont encore jeunes et on les encourage à ne surtout pas aller vers l’hôtellerie, pour qu’ils mènent leur propre histoire, qu’ils fassent ce qu’ils ont envie. Et si jamais, cela les intéresse, bien volontiers on les accompagnera. Ce serait une solution de facilité que de dire : « vous avez l’hôtel, vous pouvez bien en vivre ». Nous ne sommes, nous-mêmes, pas du tout dans cette logique. Nous sommes conscients de l’héritage que nous avons reçu, le but est de le faire évoluer et progresser. »

« J’avais envie de donner plus de sens à ma carrière professionnelle. »

C’est donc une carrière toute différente dans laquelle le quadra s’est lancé. « J’étais passionné par le travail du bois, j’ai donc fait des études dans le domaine de la production et de la transformation du bois, à Revel puis en Corrèze. Mon premier employeur a été le groupe Lapeyre, à l’époque filiale de Saint-Gobain. J’ai intégré le bureau d’études d’une des usines du groupe en tant que technicien, puis j’ai gravi les échelons. Je suis devenu ingénieur produit et ma dernière expérience a été de diriger le bureau d’études d’une des usines de Lapeyre à la Magdelaine-sur-Tarn, un poste au profil très industriel : « méthodes et indicateurs ». Cela a donc été un peu le choc des cultures, lorsque j’ai intégré l’hôtel où la philosophie n’était pas du tout la même, mais plutôt celle d’une TPE-PME familiale, loin de la culture du chiffre et de la rigueur industrielle ! » Il y a 10 ans, c’est le départ de son frère Etienne pour mener un projet personnel dans la restauration qui a conduit Emmanuel Hilaire à reprendre le flambeau aux côtés de David. Un changement de cap qui venait à point.

« J’étais arrivé au bout d’un cycle professionnel. Je ressentais l’inconvénient de travailler dans un grand groupe où il faut produire toujours plus avec toujours moins de moyens, axé sur la rentabilité. J’épousais un peu moins l’orientation du groupe. J’avais envie de donner plus de sens à ma carrière professionnelle. D’un autre côté, contribuer à l’histoire familiale me paraissait important. » Il y a trois ans, Emmanuel et Étienne Hilaire ont fait l’acquisition de l’hôtel d’Orsay, en face de la gare Matabiau, manière de trouver des synergies et d’écrire une nouvelle page de la saga.

Agnès Bergon