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141e année

Estelle Elias

Nourritures de l’esprit.

Estelle Elias. MATHILDE DELOZIER

Comme son amie Sophie Franco, Estelle Elias est une gourmande. Elle se délecte par avance de lire les lettres de motivation des candidates au prix « Femmes de Food », qu’ensemble elles organisent – avec l’appui de la journaliste Élodie Pages – pour la deuxième année consécutive. Ouvert aux restauratrices, productrices, gérantes d’épicerie, traiteures, pâtissières, cavistes, bouchères, boulangères ou encore charcutières, ce prix vise à valoriser les entrepreneures dans le secteur de l’alimentation, des femmes qui trop souvent restent dans l’ombre. L’an dernier, pour la première édition, près de 70 femmes avaient participé. « J’avais adoré lire leurs lettres de candidature. C’était très émouvant », se souvient Estelle Elias. Deux jeunes femmes avaient été récompensées l’an dernier, Mathilde Breseghello, cogérante de l’épicerie italienne La Nonna Lina, Grand Prix Femmes de Food, et Julie Ragné, fondatrice de l’épicerie en vrac Kilo Vert, Prix Coup de Coeur du Public.

Qui pour leur succéder cette année ? Réponse en mars prochain. Attention ! Dépôt des candidatures jusqu’au 2 janvier seulement. En attendant, cette année, une troisième récompense sera remise, le prix Graine de Food dédié aux porteuses de projet, et surtout, le terrain de jeu s’est agrandi puisque le périmètre géographique a été élargi à un rayon de 75 km autour de Toulouse, ce qui promet une envolée du nombre des candidatures et de belles heures de lecture pour Estelle Elias. Si elle met tant de coeur à découvrir le parcours des candidates, c’est parce qu’à bien des égards, la trentenaire partage avec elles, au moins en partie, la même histoire. Puisque dans une vie pas si lointaine, avant de fonder en novembre 2020, avec son acolyte Sophie Franco, La Food Locale, agence de communication et d’accompagnement spécialisée dans le secteur de l’alimentation, elle a été restauratrice. À la tête d’un restaurant bien planqué au fond d’une impasse d’une zone industrielle de Tournefeuille, avec un chef cuisinier, elle a régalé pendant sept ans tous les actifs du coin. « Je me rends compte, avec le recul, que j’avais choisi le local le plus caché et le plus loin possible de la civilisation. J’aurais préféré Toulouse, mais j’avais un budget à respecter. Ce local me permettait de faire mon truc tranquillement, sans faire trop de bruit et voir ce que ça donne ! »

En dépit, de sa localisation improbable, « le restaurant a très bien marché, j’ai passé là sept belles années », assure Estelle Elias. La jeune femme a pris son temps pour se lancer, presque un an, pour définir la carte, soigner son concept, choisir son implantation. Et malgré cette belle réussite – 50 à 60 couverts chaque midi, voire une centaine avec l’activité traiteur –, il lui a fallu deux ans de plus pour avouer à ses confrères qu’elle était elle-même restauratrice… « Je ne me sentais pas légitime, admet-elle. C’était le fait de ne pas avoir fait l’école hôtelière. J’ai toujours pris un chef à mes côtés, mais j’ai appris en autodidacte. J’ai mis beaucoup de temps à assumer ce que je faisais et à en être fière ». Pourtant, reconnaît-elle, cette formation sur le tas a commencé tôt. Vraiment très tôt, dès l’âge de sept ans pour tout dire, dans une cuisine d’une école d’Abidjan. C’est là qu’elle est née et a grandi, élevée avec ses deux frères et sa soeur, par un couple tombé amoureux de la Côte d’Ivoire, « une famille où l’art et l’éducation étaient placés au centre ».

Des idées plein la tête

C’est là en effet que la maman d’Estelle Elias a fondé une école, soutenue par une institution caritative américaine. Un environnement assez libre pourtant où ses parents, qui ont beaucoup travaillé pour la paix, lui ont transmis « la soif d’apprendre et la capacité d’apprendre seule ». Dans ce foisonnement interculturel et interreligieux, elle découvre des communautés différentes, une ouverture d’esprit. « J’ai grandi dans la cuisine de ma nounou qui est clairement devenue ma deuxième maman et dans la cuisine de l’école. J’étais toujours dans l’une ou l’autre, se souvient-elle. Ma passion pour la cuisine vient de là. Non pas seulement de la préparation mais de tout ce qui peut se passer dans une cuisine : l’intimité, les conversations entre femmes qui osent parler de tout. J’ai grandi dans un lieu où les femmes n’avaient pas de tabou sur le plan de la parole. C’est resté profondément ancré en moi. De même, les repas ont toujours été très importants chez nous. C’est le moment où la famille débriefait, où tout s’arrêtait et ça se terminait avec une guitare ou deux ! »

« L’accompagnement de futurs restaurateurs, c’est ce qui m’anime le plus »

Une enfance qui peut paraître idyllique si ce n’était le fait que son jeune frère est handicapé. « Et comme dans toutes les familles où un enfant demande un peu plus d’attention, nous avons parfois eu, mon frère aîné et moi, la sensation de devoir suivre le mouvement . Mais en même temps, ma vie ou mon rapport aux choses n’auraient pas été les mêmes sans mon petit frère. Cela nous a beaucoup responsabilisés. » À 17 ans, elle quitte la Côte d’Ivoire pour passer le Bac. Elle débarque au Pays Basque, où vivent ses grands-parents et où elle a passé tous ses étés. Dans cette famille nombreuse, où les tablées sont énormes, « la culture du bien manger a toujours été au centre, se souvient-elle. Comme à Abidjan, c’était des moments de partages intenses et de transmission aussi ». En même temps, elle commence à enchaîner les saisons chez un restaurateur. Pour payer ses études, entre Toulouse, sa ville de coeur, et Bayonne, elle doit travailler 20 heures par semaine. Difficile dans ses conditions de continuer la Fac.

Elle opte pour les cours du soir au Cnam et obtient un master 1 en management, organisation et conduite du changement. Premières expériences professionnelles, notamment au sein d’une étude d’huissier de justice. « J’étais comme un lion en cage », se souvient-elle. À 26 ans, n’y tenant plus, elle demande une rupture conventionnelle et se lance dans la création de son restaurant… Quelques années plus tard, grâce à une connaissance commune, elle croise la route de Sophie Franco, « goûteuse professionnelle », cofondatrice du blog Boudu Toulouse où elle partage ses coups de coeur, met en avant restaurants et bars de la Ville rose. Entre les deux, c’est le coup de foudre « Nous étions extrêmement complémentaires et partagions les mêmes valeurs », se souvient Estelle Elias. Les deux jeunes femmes ont mille idées à la minute, commencent à plancher sur différents projets. À l’époque, Estelle Elias est tiraillée entre l’envie d’enfant et celle de voir agrandir son restaurant. Mais, explique-t-elle, « j’étais arrivée au bout de ce que je pouvais créer avec notre budget, reconnaît-elle. Je voulais aussi m’associer avec quelqu’un, car jusque-là j’étais seule à porter l’entreprise. »

Coup de boost

Le confinement conduira les deux femmes, qui se sont finalement associées pour développer Boudu Toulouse, à changer radicalement d’orientation en créant la plateforme La Food Locale qui référence les commerces, les épiceries, les producteurs et les restaurateurs qui respectent certains critères : des produits locaux, de saison, en circuits courts, la pratique du tri sélectif, etc. Quelques mois plus tard Estelle Elias boucle la vente de son restaurant et se lance avec Sophie Franco dans cette création de l’agence d’accompagnement et de communication dédiée au secteur de l’alimentation. « L’accompagnement de futurs restaurateurs, c’est ce qui m’anime le plus, reconnaît Estelle Elias. C’est le rêve qui devient réalité. Je vis les projets comme si c’était les miens ! Et puis, contrairement à ce qui se passait il y a quelques années, aujourd’hui se faire accompagner est entré dans les moeurs parce qu’il y a beaucoup de personnes en reconversion parmi les porteurs de projets. Ils comprennent que même si l’accompagnement a un coût, cela leur permet de gagner du temps. »

Sur les cinq projets qu’elle a déjà accompagnés, trois sont justement portés par des personnes en reconversion, et « trois sont en train de naître ». L’agence qui a engrangé en mars dernier son premier chiffre d’affaires, entend bien passer à la vitesse supérieure l’an prochain. En 2022, elle devrait d’ailleurs bénéficier d’un sérieux coup de boost puisqu’en février, les deux femmes vont emménager dans l’espace de coworking qui a ouvert au Grand Marché MIN Toulouse Occitanie. Elle assure n’avoir aucun regret, bien au contraire : « Je continue à apprendre plein de chose ! »

Agnès Bergon