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141e année

Geneviève Mifsud

L’envie de faire grandir.

Geneviève Mifsud, propriétaire du Château de Goudourville en Tarn-et-Garonne. Jennifer Legeron

C’est au coeur d’une ancienne forteresse médiévale, comprenant deux corps de logis flanqués de deux imposantes tours carrées et d’un donjon crénelé, avec une vue dégagée sur la vallée de la Garonne à quelques kilomètres de Moissac, que sa propriétaire Geneviève Mifsud nous accueille sans chichis, les bras ouverts. Volubile, authentique, laissant les signes ostentatoires à d’autres, elle n’a rien d’une châtelaine traditionnelle, si ce n’est son envie de porter l’identité et l’histoire de ce domaine au-devant de la scène locale. Abhorrant le titre de châtelaine, la quinqua se dit avant tout « passeuse de patrimoine et d’histoires ».

Et des histoires et légendes, il n’en manque pas au château de Goudourville : ses origines remontent au XIe siècle. Depuis, il a connu des transformations majeures au XVe et XVIIIe siècles. « En 1999, mon mari, qui a des racines familiales dans cette région, a eu un véritable coup de coeur pour ce château et l’a acheté ». À ce moment-là, à l’aube de ses 35 ans, la jeune mère de famille occupe un poste à responsabilité. Baroudeuse dans l’âme, elle se laisse pourtant séduire par l’opportunité de faire fructifier l’activité de chambres d’hôtes, lancée par les précédents propriétaires. Pour ces deux entrepreneurs dans l’âme, c’est l’occasion d’apporter une contribution économique, culturelle et historique localement.

« À l’époque, nous étions déjà des travailleurs acharnés et nous jonglions entre nos activités et la vie de famille. Nous n’avions pas pris entièrement conscience des problématiques qui entouraient ce rachat, à savoir apprendre de nouveaux métiers, mieux comprendre le fonctionnement local, se faire connaître, le changement d’attitude aussi de l’entourage. Nous imaginions rapidement atteindre un équilibre financier. C’était sans compter 15 ans d’activité à perte, ponctués notamment d’aléas tels que la tempête de 1999 après laquelle il nous a fallu quatre ans pour nous relever. Malgré les difficultés, nous n’avons pas pu nous résoudre à nous séparer de ce domaine », se souvient pêle-mêle, Geneviève Mifsud, qui, décide, en 2015, au tournant d’un changement de vie professionnelle, de reprendre la gestion du paquebot de pierre et de jouer la carte du renouveau.

Soutenir la conservation du patrimoine

« Un an après avoir été arrêté de travailler en entreprise, je l’ai mis sur d’autres rails, apportant des changements stratégiques. Grâce à une belle rencontre avec le groupement Votre Château de Famille, j’ai opté pour une formule location pour des séjours de vacances, mariages, anniversaires et événements professionnels. L’activité a commencé à décoller, ce qui a permis d’investir dans des travaux. Nous étions enfin rentrés dans une dynamique vertueuse. Durant trois ans, nous avons multiplié le CA par trois, avant que la Covid ne fasse chanceler cet équilibre ». Pendant cette période troublée, la propriétaire lance une collecte de dons avec la Fondation des Vieilles Maisons de France (VMF). De fait, après des travaux sur la toiture déjà réalisés par le couple, la mise hors d’eau de l’escalier Renaissance est la nouvelle urgence.

« Nous allons boucler l’année 2021 avec un recul d’activité de 30 % par rapport à 2019 »

« Deux ans après le rachat, des experts de l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine (UDAP) m’avaient prévenu que si le pied de gerbe qui soutenait le sommet de l’escalier se fracturait, c’est tout l’escalier qui pouvait s’effondrer. Et cette partie du château est très importante : un pied de gerbe est comme la clé de voûte d’une église », détaille-t-elle. Coût estimé du chantier : 72 000 €. Une première lumière cependant dans cette sombre année 2020, et qui fait la fierté de la propriétaire : un prix de 10 000 $ provenant de l’association de mécènes américains, French Heritage Society (FHS), laquelle représente pour Geneviève Mifsud, le « Graal ». L’association a soutenu dans le passé des restaurations du château de Versailles et de Notre Dame de Paris.

Le dossier a ainsi été sélectionné par le jury de VMF, puis par la délégation parisienne de FHS, et enfin par son siège aux États-Unis. « C’est la première fois que le château de Goudourville reçoit un prix. Cela fait chaud au coeur », confie-t-elle. Bien que la Covid remplisse tous les esprits, la collecte de dons, qui reste ouverte jusqu’en décembre 2022, trouve écho auprès du fond de dotation « Belle Main » qui soutient la conservation du patrimoine et promeut le savoir-faire d’artisans d’art. Les amateurs du patrimoine répondent, eux, aussi présents. Aujourd’hui, la première tranche du chantier est achevée et la restauration de l’escalier s’apprête à démarrer. Mais l’activité, attend, elle, un retour à la normale.

Être en compétition avec soi-même

« Nous allons boucler l’année 2021 avec un recul d’activité de 30 % par rapport à 2019 », souligne-t-elle. Mais la propriétaire ne manque pas d’idées pour la relancer et mettre en lumière cet écrin historique : isolation des combles pour proposer des visites toute l’année, valorisation paysagère avec pour objectif à terme, la création d’un jardin dit remarquable, organisation de visites historiques pour des groupes et des scolaires et mise en place d’un volet culturel. Autant de projets qui font l’objet de soutiens financiers de la Drac et de la Région Occitanie. Elle espère également accéder au contenu des « sept mètres linéaires d’archives du XVe au XVIIIe siècle encore inexploités aux Archives départementales. J’ai à coeur de faire connaître l’histoire de ce lieu et des familles qui ont vécu ici. Je poursuis sans cesse mes recherches, ce qui étonne parfois mon entourage », sourit-elle.

En parallèle, elle a lancé une étude archéologique du bâti et une analyse dendrochronologique afin de dater scientifiquement certaines parties du bâtiment en vue d’obtenir des informations sur les événements passés. Pourtant, rien ne prédestinait Geneviève Mifsud à faire partie des têtes qui « façonnent » l’histoire du château. Originaire d’un petit village près de Marseille, la benjamine évolue aux côtés de ses soeurs, auxquelles leur mère inculque l’importance des études « pour pouvoir être indépendante, si besoin ». Née d’un père chirurgien dans l’armée et d’une mère infirmière de guerre, la jeune fille n’emprunte pourtant pas la voie de la médecine, et décide de suivre une prépa commerciale à Paris, « non pas pour être en compétition avec les autres, cela n’a jamais fait partie de mon fonctionnement, mais plutôt pour être en compétition avec moi-même. »

Un bac scientifique obtenu après avoir été victime d’un lourd accident de la route, la voilà propulsée dans une résidence étudiante parisienne où elle oscille entre larmes et détermination, clouée à son bureau pour bûcher. En cours de route, l’étudiante obtient une bourse pour intégrer une autre prépa privée, avant de poursuivre son cursus à l’Essec dans les strates de l’élite, « terme utilisé lors de notre première journée, que je trouvais pour notre âge trop pompeux. Certains souriaient comme moi, d’autres bombaient le buste ». À 21 ans, elle s’envole deux mois au Japon pour y effectuer un stage, une parenthèse au bout du monde. L’objectif est de réaliser un stage ouvrier avant de devenir manager.

La recherche de l’épanouissement

« J’avais pris l’option japonais. Ce pays m’attirait de par la force de ses habitants qui travaillent énormément, cela me fascinait. J’ai été 15 jours ouvrière en usine, puis j’ai enchaîné avec une expérience de serveuse dans un cookie shop et dans un restaurant traditionnel : j’avais parfois l’impression d’être un singe savant car je parlais japonais. Mais, j’ai découvert une culture formidable, des gens loyaux, travailleurs, pudiques et sensibles. » Le Japon est depuis devenu un de ses pays de coeur, avec une dizaine de voyages au compteur. Après cinq ans d’études, elle décide de retourner en province, Paris et sa course folle n’étant pas fait pour elle. Elle fait une brève incursion au sein d’un cabinet d’audit et de stratégie près de Marseille.

« Je me suis retrouvée à effectuer de l’audit comptable sans autre perspective. J’ai alors donné ma démission, ce qui était perçu comme insensé car cette entreprise était une très belle référence ». Commence alors le ballet des CV, puis grâce à la force du réseau, « ce que je trouvais dégradant à ce moment-là », elle décroche un poste à responsabilité à la banque privée familiale Martin Maurel. Une aventure qui durera 11 ans.

« J’ai fait ce que je fais toujours, comme en course à pied que je pratique : pour ne pas tomber, je cours plus vite. »

« En qualité d’adjointe du service organisation, je gérais des projets transversaux qui étaient nombreux en raison des mutations permanentes du métier bancaire et des questionnements de cette banque sur sa stratégie, son positionnement, etc. J’ai aussi mis en place la formation, la partie communication, marketing, tarification, etc. Ce fut très enrichissant. Mais j’ai démarré avec des missions bancales où je tentais d’apporter une réponse factuelle. Âgée seulement de 23 ans, j’ai aussi été confrontée à la problématique d’être une femme cadre dans le milieu de l’entreprise, et à l ’époque, au manque de connaissance en soft skills de certains managers. J’ai essayé de faire bouger les lignes ».

Attirer les regards sur un patrimoine presque oublié

Après cette première expérience significative, elle pose ses valises à Toulouse pour entamer un autre chapitre de sa vie personnelle et professionnelle. Elle intègre alors Alpha Mos, une entreprise spécialisée dans la conception et la commercialisation d’équipements scientifiques. « C’était une jeune entreprise constituée d’un vivier de doctorants, présente à l’international et cotée en bourse mais qui rencontrait des problématiques classiques de start-up, à savoir une organisation déstructurée. J’ai assumé différentes fonctions : organisation, responsable de l’administration des ventes et des distributeurs, puis directrice marketing et membre du comité de direction, jusqu’à me retrouver responsable du marketing et la R & D. Je ne comptais pas mes heures. »

Déjà propriétaire du château, elle frôle le burn-out. L’entreprise connaissant des difficultés, elle se positionne pour faire partie du plan de départ volontaire. « Je me suis retrouvée très vite dehors, ce qui m’a fait un drôle d’effet car, au final, j’adorais mon job. Alors, j’ai fait ce que je fais toujours, comme en course à pied que je pratique : pour ne pas tomber, je cours plus vite. » Elle s’octroie cependant une pause salavatrice en débarquant en Inde avec ses deux jeunes enfants pour réfléchir et ralentir. « C’est un lieu où je vais quand il y a des ruptures, des changements importants dans ma vie. Puis, grâce à un livre qui a particulièrement résonné en moi "Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs)" de Marshall Rosenberg, j’ai découvert le processus de la communication non violente. »

À son retour, elle enchaîne formations et ateliers de pratique, notamment à Peace Factory. Elle prend le parti de s’investir pleinement dans le château de Goudourville. Elle se remet à enseigner dans des business schools, une activité exercée depuis 1995 en parallèle de ses postes en entreprise. Elle effectue aussi des missions de conseil en stratégie et marketing. Cette amoureuse de la danse s’adonne à plusieurs valses professionnelles avec toujours cette envie de grandir et de faire grandir. D’autant qu’elle a trouvé autour d’elle des « anges gardiens » pour attirer les regards sur un patrimoine presque oublié.

Jennifer Legeron