Informations régionales économiques et juridiques
141e année

Jean-Pierre Delmas

Tout un fromage.

Portrait de Jean-Pierre Delmas
Jean-Pierre Delmas. (Crédit : DR)

8 heures, le marché de Colomiers s’éveille, la voix de Jeannot est reconnaissable parmi toutes, le fromager a ses habitudes. Tout le monde le connaît ici. Le rire du bonhomme fait plaisir à entendre, ses blagues amusent et ne laissent pas indifférents. Il faut dire que Jeannot s’est fait un nom sur l’ouest toulousain. Sa petite entreprise est devenue incontournable dans le très dynamique secteur des métiers de bouche et dans le cercle des amoureux du fromage. Les clients sont fidèles et unanimes : « c’est simple si tu veux un fromage qui a du goût, tu vas chez Jeannot. Rien à voir avec les fromages à pâte molle vendus sous des marques que nous ne citerons pas », peut-on entendre au détour d’une allée.

De son vrai nom Jean-Pierre Delmas (mais tout le monde l’appelle Jeannot), aime dire qu’il s’est fait tout seul : « mon épouse Monique (NDLR : décédée il y a quatre ans) est pour beaucoup dans la réussite de l’entreprise. C’est elle qui était à la gestion, moi, vous savez, je suis un acheteur, pas un gestionnaire », confie Jeannot. Enfin, si Jeannot reste très humble, il est tout de même l’artisan de cette belle réussite familiale, avec aujourd’hui huit salariés et 1,8 M€ de CA.

LE FROMAGE EST VENU LE CHERCHER

Jeannot a passé son enfance à Pamiers. Il obtient un CAP de tourneur fraiseur puis, logiquement, se retrouve devant les machines-outils de Creusot-Loire en Ariège. « Ce n’était pas le métier de ma vie ». Le petit Jeannot trouve une compensation en jouant au rugby, il est repéré par le Toec et le Stade toulousain. « Avec mon CAP, j’ai été embauché à l’Aérospatiale, dans les ateliers, je savais bien que je n’étais pas à ma place, ça ne me plaisait pas. Il n’y avait pas assez de contacts humains », explique Jeannot. Le hasard faisant bien les choses : la Laiterie Moderne Morgadès à Toulouse cherche quelqu’un pour faire les tournées, aller à la rencontre des détaillants et vendre les produits. « Je n’y connaissais rien au fromage. Mais, la vente, la relation avec les clients m’ont vraiment plu ».

« Je me suis formé sur le tas, j’ai appris beaucoup aux côtés des producteurs. J’aime raconter l’histoire du produit aux clients. Je transmets un savoir. »

Jeannot avait trouvé sa voie. Passionné par le rugby autant que le fromage, il part jouer à Castanet- Tolosan et rachète l’affaire d’un fromager d’Eaunes qui fait les marchés de Muret, Cadours, Rieumes… « J’ai continué les marchés. Il a fallu emprunter pour changer le camion. Je ne me payais pas, c’est mon épouse, qui travaillait dans une banque, qui nous faisait vivre. Pendant une dizaine d’années, on peut dire que c’était un peu difficile. » À 30 ans, Jeannot décide de ralentir le rythme et achète un terrain à Colomiers avec l’idée de créer une boutique ouverte de 16 heures à 20 heures. « Après les marchés, je déchargeais le camion et j’ouvrais le magasin. Pendant 20 ans, je n’ai pas eu un jour de congé ».

Le week-end, toujours le nez dans le fromage, Jeannot et son épouse sillonnent la vallée d’Ossau, dans les Pyrénées, poussent la porte des éleveurs, des producteurs et ramènent les fromages dans leur camion. « C’était un bon moyen de faire un réseau. Je me suis formé sur le tas, j’ai appris beaucoup aux côtés des producteurs. J’aime raconter l’histoire du produit aux clients. Je transmets un savoir. » Jeannot pratique le storytelling, sans le savoir… Aujourd’hui, le professionnel se fait livrer directement et n’hésite pas à faire usage de sa grosse voix s’il constate le moindre défaut dans un fromage. Jeannot pèse lourd, les fournisseurs ont le doigt sur la couture du pantalon.

UNE AFFAIRE FAMILIALE

Il y a 12 ans, le fils de Jeannot, Laurent Delmas, décide de reprendre l’entreprise. « C’était une surprise : il venait de terminer sa maîtrise de management dans le sport. Au détour d’un déjeuner, il m’a dit qu’il voulait reprendre la fromagerie et développer l’affaire. » Jeannot a dit oui, il a vendu à son fils et est devenu son salarié. La belle histoire continue, Laurent se forme à l’université du vin de Suze-la-Rousse dans la Drôme et ouvre une cave à vin, il lance des plateaux 100% fromage et travaille sur une offre de traiteur pour les entreprises ou les particuliers. Il a aussi développé une offre en vins fromages deux soirs par semaine. Jeannot est fier de son fils : il a fait grandir l’entreprise.

« Il sait comment faire avec les salariés, il sait manager son équipe. Moi, je suis un solitaire, j’ai toujours travaillé seul. » Laurent emmène régulièrement son équipe rencontrer les éleveurs, la meilleure des écoles, sur les traces de son père. Jeannot et Laurent se complètent, ils ont formé des générations de professionnels. Tous sont issus du Centre interprofessionnel de formation des commerces de l’alimentation (CIFCA) de Toulouse, à l’image de Laura qui confie, avec les yeux brillants : « je suis tellement chanceuse de travailler ici. » Le samedi, 500 clients peuvent franchir la porte du magasin, c’est le Comté qui se vend le mieux : 250 meules de 30 kg par an.

LE SECRET DE JEANNOT

Aimer les gens et le fromage. « Les clients viennent chercher des conseils, je peux vendre ce que je veux, ils me font confiance. Les clients sont attachés à leur crémier. Je ne regarde pas le montant du panier, ce qui compte, c’est l’humain. » Jeannot a le sens du commerce, il fait déguster ses fromages, il offre des yaourts, du beurre aux clients fidèles. Pas question de faire de la vente en ligne, « un fromage, ça se sent ». Jeannot, du haut de ses 71 ans n’a pas l’intention de s’arrêter : « les marchés, c’est ma vie », dit-il sur un sourire. Il a la classe, vous diront ses collègues, « ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le George Clooney du marché de Colomiers », s’amuse Gilbert, fidèle collaborateur. Une question nous brûle les lèvres : Jeannot, si vous étiez un fromage ? Sans hésiter, il nous répond : « le roquefort, j’aime son côté nature, piquant, c’est un fromage puissant qui a du caractère… » Il vous ressemble ? « Oui, je crois. »

Dorisse Pradal