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140e année

L’alchimiste des bulles

Paul Cauuet. Le dessinateur de BD toulousain, attend avec impatience le prochain scénario de son collaborateur Wilfrid Lupano et ainsi de monter de nouveau dans le train du 7e tome de la BD Les Vieux Fourneaux, laquelle a rencontré un franc succès. 

Paul Cauuet au sein de l'Atelier collectif de la Mine à Toulouse.
Paul Cauuet au sein de l’Atelier collectif de la Mine à Toulouse. Jennifer Legeron

Humble, à l’allure décontractée, le dessinateur de la BD Les Vieux Fourneaux (parue aux éditions Dargaud et publiée à plusieurs millions d’exemplaires), Paul Cauuet, est loin d’avoir pris la grosse tête. Surtout après un succès inattendu et l’adaptation sur grand écran des septuagénaires emblématiques, Pierrot, Antoine et Émile, incarnés par Pierre Richard, Roland Giraud et Eddy Mitchell en 2017, film réalisé par Christophe Duthuron. 

«  Une chouette expérience » selon les mots de l’artiste, souvent dans les parages du tournage. Un succès qui lui permet aujourd’hui d’attendre (im)patiemment le prochain scénario de son ami et collaborateur Wilfrid Lupano, et d’en vivre, – ce qui n’a pas toujours été le cas – jouant pendant ce temps-là, le rôle d’homme au foyer, avant d’entamer un travail de 10 mois pour finaliser son tome. « Je mesure la chance que j’ai et c’est ce qui fait que c’est un luxe pour moi. Pour le reste, je suis resté le même », sourit le père d’un fillette de neuf ans et d’un garçon de cinq ans.

« Mon objectif n’est pas de mettre mon dessin en avant, comme à l’orée de ma carrière, mais d’être au service d’une histoire. »

C’est au cœur d’un appartement discret, enclin à l’émulation et à la création, niché rue Pargaminières que le jeune quadra, bien campé sur ses baskets, déroule le fil de sa passion, toujours le rire à portée de main. Avant d’être un cocon dédié à quelques stages de BD, braderies, ateliers de modèles vivants, et autres rencontres mêlant les différents acteurs du monde du 9e art de la Ville rose, l’Atelier collectif de la Mine – association qu’il a cofondée en 2012 où cinq/six dessinateurs se côtoient actuellement – est avant tout un lieu de travail.

Un esprit d’insouciance

Une bulle dans laquelle se dégage un esprit d’insouciance, où l’imagination fuse, où les personnages prennent vie et où les blagues rebondissent d’un bureau à l’autre quand la concentration n’est pas à son paroxysme. L’artiste, qui a pour habitude d’user ses crayons jusqu’à la corde et qui réfute l’idée de manier des tablettes numériques graphiques, préfère se définir comme un raconteur d’histoires plutôt que comme un dessinateur. Car s’il crée des personnages aux « gueules » reconnaissables, il est incapable de se lancer dans un projet personnel.

« Mon objectif n’est pas de mettre mon dessin en avant, comme à l’orée de ma carrière, mais d’être au service d’une histoire. C’est ce qui me tient à cœur aujourd’hui. Et puis, certains dessinent tout le temps, partout. Moi, si je n’ai pas d’histoire à disposition, c’est la page blanche, je ne sais pas faire autre chose. J’ai besoin de raconter une histoire, celle-là ».

Dans quelques semaines, le créateur de bulles, sera le premier lecteur du nouveau scénario de Wilfrid Lupano, montant ainsi dans le train de la nouvelle aventure de la série Les Vieux Fourneaux, une « comédie sur fond de luttes sociales et de conflits des générations  ». Une volonté de rompre avec le stéréotype de héros jeunes et de mettre en scène des vieux “anar” qui comptent bien profiter des dernières lueurs d’espoir, « avec des dialogues pêchus et fleuris », au côté d’un personnage plus jeune, Sophie qui a son parti pris sur le monde… Le tome 1 a notamment été primé à plusieurs reprises. « Ce qui m’amuse dans cette série, c’est le ping-pong entre les générations, les désapprobations, le regard porté sur l’autre, etc. »

L’inspiration puisée dans des détails personnels

Paul Cauuet prend toujours autant de plaisir à faire évoluer ces personnages sur les planches. De son propre aveu, si au début, il était plutôt effrayé par le genre de la BD contemporaine, plus habitué à l’univers fantaisiste – avec Wilfrid Lupano également -, il s’est finalement pris au jeu du réalisme, égrenant des détails personnels d’où il tire son inspiration.

« J’ai basé le village fictif sur les coteaux de Moissac, là où se situe la ferme de mon grand-père, ancien agriculteur, et dans laquelle je me rends régulièrement, j’ai dessiné des objets qui me fascinaient pendant mon enfance, de vieilles voitures avec des plaques d’immatriculation en 82, la gare de Moissac, etc. Cela se ressent lorsqu’on apporte des choses personnelles. D’ailleurs, Wilfrid, qui, dans une autre vie a fait partie du monde de la nuit, et qui narre aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, distille également dans ses œuvres des anecdotes qu’il m’a racontées. »

« Nous avons une grande confiance l’un envers l’autre. Avec Wilfrid, nous avons fait notre plus gros bide et notre plus gros succès ensemble, coup sur coup ».

Ces deux compères se sont rencontrés en 2004 à Toulouse lors d’une séance de dédicace commune. Tous deux deviennent amis avant de sauter le pas de la collaboration en 2010 pour L’Honneur des Tzarom, – une série en deux tomes qui porte sur les aventures de gitans dans l’espace, le tout avec une touche humoristique –, laquelle fut un naufrage littéraire.

Une sorte de routine

« Lorsqu’il m’a proposé de le rejoindre dans l’aventure, je n’avais pas encore fini les tomes de ma première collaboration avec Guillaume Clavery. Puis, de son côté, la relation avec son dessinateur s’est tendue, j’ai fini par saisir l’opportunité. Aujourd’hui, bien que cette première BD fut un échec, notre collaboration dure depuis près de neuf ans. C’est devenu une sorte de routine, souligne l’artiste. Il a davantage son mot à dire sur les storyboard que moi j’en ai à redire sur le scénario. Je ne lui ai jamais soumis la modification d’une seule virgule ! C’est lui qui apporte les modifications, lorsque je réalise le storyboard, ce qui représente 70 % de mon travail. Il peut modifier les bulles car les dialogues sont trop longs, mais ce ne sont que des détails. Nous avons une grande confiance l’un envers l’autre. Avec Wilfrid, nous avons fait notre plus gros bide et notre plus gros succès ensemble, coup sur coup ».

Un autre homme lui permet d’intégrer le milieu de la BD au moment où cet univers est encore confidentiel : le scénariste Guillaume Clavery qu’il rencontre par le biais d’une connaissance de son paternel, lui-même ancien dessinateur pour la publicité et grand amateur de BD. La magie opère : âgé alors de 19 ans, l’artiste en herbe qui s’est lancé par défaut dans un Deug d’art appliqué à l’université du Mirail, préférant de loin « faire du dessin que de l’histoire de l’art », décide d’interrompre son cursus, pour publier, en duo, sa première bande dessinée, aux éditions Delcourt baptisée Aster.

Aster, un échec constructif

Une série d’heroic fantasy en quatre tomes, avec laquelle il espère ainsi décrocher un autre sésame. « Guillaume et moi avons présenté nos premières planches aux éditeurs du festival d’Angoulême et nous nous sommes pris une claque monumentale, se souvient-il. L’année d’après, nous sommes revenus et nous avons signé le premier tome, mais avec tous les défauts d’un premier album. » Aster fera un flop. « Tu crois que tu vas casser la baraque et puis non, avoue-t-il. Mais cette expérience m’a permis de m’affirmer ». 

Il confie par ailleurs que cette première collaboration était bien différente. « Guillaume ne me livrait pas le scénario en entier contrairement à Wilfrid qui déjà faisait preuve de plus de maturité dans son travail. Et puis, à l’époque, l’outil internet était moins démocratisé, donc il venait chez moi puis on mettait le résultat sur disquette. Lui écrivait, moi j’étais en charge du dessin et des couleurs à travers les technologies informatiques. Je me souviens que l’écran changeait mes couleurs. C’était une autre époque  ! Je travaillais aussi sur des planches originales. Pour mon premier envoi chez l’éditeur, j’avais protégé mes planches, avec du rembourrage, dans un énorme carton, ce qui avait beaucoup fait rire l’équipe de l’édition ! », sourit-il.

Quelques mois plus tard, alors qu’il se rend au festival de BD de Colomiers, le jeune dessinateur, profondément influencé par les monstres de la BD Régis Loisel et Hermann, croise la route d’une de ses idoles. Régis Loisel lui donne un petit cours de BD : « il m’a proposé de lui montrer les premières pages d’Aster que j’avais avec moi. En moins d’une heure, il m’a fait un cours sur le sens de lecture, sur les effets des éléments qui glissent d’une bulle à l’autre, etc. Il m’a complètement ouvert les yeux  ».

« Une BD, c’est d’abord un scénario que je découpe en case, ça, c’est mon plaisir »

Une enfance bercée par la bande-dessinée

Né à Toulouse d’une mère éducatrice et d’un père dessinateur publicitaire – avant d’intégrer l’Éducation nationale –, le jeune garçon, qui s’épanouit entre le Tarn-et-Garonne, la Seine-et-Marne et Toulouse, tombe dans la marmite du dessin et de la BD dès son plus jeune âge avec notamment les histoires d’Astérix. Un chef-d’œuvre selon lui, qu’il n’a pas encore épuisé. Si les enfants s’arrêtent un jour de dessiner, Paul Cauuet, lui, n’a jamais lâché ses crayons. Il en a fait son métier. 

« C’est mon père qui m’a appris à tenir un crayon. J’ai toujours été celui qui dessinait bien à l’école. En maternelle, je me souviens avoir reproduit les personnages d’un livre que nous lisions. Et puis plus tard, je suis devenu le dessinateur du journal du lycée Bellevue à Toulouse, publié en 700 exemplaires. Je réalisais des dessins sur l’un de mes professeurs qui avait le don de faire rire l’ensemble de la classe et il ne s’était même pas reconnu », s’amuse l’artiste, qui déjà aimait faire rire les autres à travers son art. 

« J’ai appris à dessiner la BD avec des anciennes BD que j’ai relues. Je n’ai d’ailleurs jamais pris de cours de dessin pendant ma jeunesse, allez savoir pourquoi. Et aujourd’hui, je considère que je peux encore m’améliorer, c’est ça qui est bien ! » Quid des étapes ? « Une BD, c’est d’abord un scénario que je découpe en case, ça, c’est mon plaisir. Puis le storyboard fait, je passe sur un format A4, et je dessine au crayon grossièrement les expressions des personnages, je place les bulles, les textes, je choisis les valeurs de plan, tout ce qui s’apparente à la grammaire de la BD, c’est ce que je retrouve le plus intéressant. Enfin, je passe aux détails, au dessin pur et la mise en couleur. »

Et en attendant de s’y replonger, le raconteur d’histoires espère s’envoler cet automne vers la Martinique afin d’intervenir dans des écoles et ainsi traverser pour une première fois l’Atlantique.

Jennifer Legeron