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140e année

La mode à sa façon

Jennifer Maumont. Avec son époux, elle a créé en 2016 la marque de chaussures et maroquinerie Jules & Jenn, basée à Mazamet.

Certains voyages nourrissent l’âme et invitent à vouloir être acteur du changement. Et à laisser définitivement derrière soi la course au consumérisme, qui pour Jennifer Maumont, cofondatrice de la marque française Jules & Jenn, n’est plus porteuse de sens. À l’aube de la quarantaine, cette globe trotteuse dans l’âme, qui abhorre la malhonnêteté intellectuelle et le mauvais vin, a foulé le sol de plus de 11 pays pendant une année sabbatique. Elle a enjambé les fuseaux horaires et touché du doigt les antipodes, du Mexique, « un véritable coup de cœur », au Japon en passant par la Tanzanie ou encore la Thaïlande, en compagnie de son mari et de ses deux enfants alors âgés 10 et 7 ans. Une parenthèse suspendue qui a initié un virage à 180° et conforté l’idée « d’être capable de travailler en couple ». Passée des griffes luxueuses et intimistes de Christian Dior, à la fast fashion avec la création de la marque de chaussures Eclipse qu’elle a cédée en 2014 avant d’entamer son tour du monde, cette professionnelle de la mode a eu envie de ralentir la frénésie du « toujours plus » et d’opter à son retour, pour une industrie textile plus responsable avec la création en 2016 ( avec époux Julien Maumont), de Jules & Jenn. 

Jennifer et Julien Maumont, fondateurs de Jules & jenn.
Jennifer et Julien Maumont, fondateurs de Jules & jenn. DR

« Ce voyage nous a fait prendre conscience de la beauté de la planète, mais aussi de sa fragilité. Nous n’avons pas toujours le temps de nous poser les bonnes questions dans le tourbillon du quotidien. Le voyage permet de prendre du recul et je me suis rendu compte que je pouvais me sentir bien avec quatre paires de chaussures et une garde-robe minimaliste »

confie-t-elle dans un large sourire.  Consommer différemment et créer de manière plus durable, c’est ainsi le message qu’elle distille. « Si chacun, à son échelle, fait les bons choix, de grands changements sont possibles  ! Tous les modèles de chaussures que j’imaginais pour Eclipse étaient fabriqués en Chine et il y avait toujours une odeur de plastique qui rôdait dans les boutiques, ce n’était plus possible », se souvient la quadra qui, aujourd’hui, veut contribuer à l’émergence d’une mode éthique, de plus en plus prisée par les consommateurs, surtout, depuis ces temps de crise. « Le made in France est un pilier de la mode éthique. Il permet de faire perdurer les savoir-faire locaux, de redynamiser des filières et de développer des circuits courts. »
Avant que la notion d’écoresponsabilité ne fleurisse progressivement sur la toile, le couple, qui a ainsi pris de l’avance, à rebours de la mode jetable, propose différentes gammes de chaussures et d’accessoires en cuir. «  Il faut parfois partir loin pour prendre conscience qu’à côté de chez soi, il y a du potentiel. Et nous avions envie de casser les codes, de s’assurer notamment des bonnes conditions de travail, de limiter notre impact carbone, etc.  »  Éveiller les consciences autour d’enjeux environnementaux et économiques que constitue le milieu de la mode et prôner une politique de transparence sur la production et les prix, c’est exactement les composantes qui ont manqué à une génération nourrie à la fast fashion et au rythme des saisons. « Lorsque j’étais jeune, je ne me posais aucune question sur la provenance de mes habits, leurs conditions de fabrication, le juste prix car ce genre d’informations restait confidentiel. Lorsque j’ai commencé l’aventure Jules & Jenn il y a cinq ans avec mon mari, la transparence n’était pas encore un terme à la mode. Au contraire, en dire le moins possible était perçu comme une meilleure stratégie. Pourtant, divulguer ces informations est essentiel car il est très difficile pour le consommateur de connaître la juste valeur d’un produit. Et la transparence oblige à être irréprochable », assure-t-elle. 

En effet, la marque tend à devenir un vecteur de la slow fashion.

Vendue exclusivement via son e shop, la griffe précise le pays de fabrication ainsi que le coût de chaque étape. Des produits responsables, accessibles, intemporels : telle est la devise de la créatrice.
À l’heure actuelle, près de 30 % des produits signés Jules & Jenn sont confectionnés par des ateliers français. Les 70 % restants, sont fabriqués au Portugal et en Italie. « Au départ, l’idée était de faire du 100 % made in France, mais pour les chaussures, par exemple, il est difficile de passer par des ateliers français et de maintenir un prix accessible. » Autre problématique à laquelle se confronte l’entrepreneuse : la matière première qui provient principalement des pays limitrophes, car, comme elle le souligne, « les marques de luxe s’emparent de la quasi-totalité du cuir français, disponible en très faible quantité. Niveau prix, on ne peut pas se battre. » Ainsi, la quinzaine d’ateliers partenaires, avec laquelle Jules & Jenn tisse son avenir, de Graulhet à Alicante en passant par Cholet, Castres, Porto ou encore Pise, façonnent leurs produits depuis plusieurs générations et sont les gardiens de méthodes artisanales. Cependant, la part des pièces fabriquées sous le pavillon tricolore, tend à croître, notamment avec le lancement d’une paire de sneakers, made in Cholet, un produit phare, mais aussi des charentaises, des espadrilles et des bottines prévues pour la saison prochaine. Aussi, la marque, qui a multiplié ses ventes par 2,5, l’an dernier par rapport à 2019 et emploie 15 salariés, entend mesurer davantage son bilan carbone, jouant la carte de l’upcycling. « Nous récupérons des chutes de sacs pour faire des produits de petites maroquineries. »

Outre ces pratiques écologiques et le concept de circuit court que la quadra tente d’entretenir également dans sa vie de famille, Jennifer Maumont a à cœur de participer activement à la relocalisation de la filière cuir en France, étant particulièrement attachée à Mazamet, sa terre natale.

« Je suis née d’une famille d’entrepreneurs de la tannerie. Dans les années 80-90, j’ai vu cette activité péricliter et les ateliers fermer les uns après les autres. »
Si les tanneries et mégisseries pouvaient parler, ce n’est pas juste des histoires de cuir qu’elles débiteraient mais bien des histoires d’hommes et de femmes qui ont fait de Mazamet le fief historique du cuir français. Comme en atteste l’album de famille de Jennifer Maumont. Dès son plus jeune âge, l’aînée de la famille, véritable boule d’énergie, traîne ses guêtres dans l’atelier de ses grands-parents pour apporter « un coup de main ». Elle réalise son premier job dans une usine de délainage, une activité dont la petite commune tarnaise en est, à l’époque, le centre mondial avant de céder sa place à l’empire du Milieu. « Mon poste consistait à intervenir sur le pelage, à savoir l’étape après l’étuvage, qui consiste à séparer définitivement le poil de la peau. Je me souviens de l’odeur âpre et forte, mais je suis née dans la peau de mouton et de veau, j’aime la matière. » Un travail pénible qu’elle tient à connaître. Elle décide pourtant de ne pas emboîter le pas de son entourage familial et de s’envoler vers la capitale pour suivre des études dans le commerce avec l’envie de voyager chevillée au corps. Un tournant puisqu’elle rencontre sur les bancs de l’école son futur mari, compagnon de vie, de route et aujourd’hui complice dans l’entrepreneuriat. « Nous n’avons jamais cessé de partir à l’aventure ensemble », s’émeut-elle. Ne rêvant alors d’aucun métier en particulier, elle se laisse porter. Ce qui l’amène à réaliser un premier stage d’abord en Australie pendant trois mois, un pays « où tout est possible » et en Angleterre en tant que consultante en stratégie d’entreprises pour le cabinet Corporate Value Associate. De cette expérience, elle retient « un monde passionnant où elle a appris toutes les ficelles et les facettes de l’univers du business  ». Basée à Londres, elle intègre ensuite le cabinet Monitor Deloitte en qualité de chef de projet junior où elle planche sur des stratégies marketing pour de grands comptes tels que Coca Cola, l’Oréal, etc., conseille en intégration post-fusion et gère des équipes multiculturelles. 
Au bout de quatre ans, elle se fait chasser par une des plus grandes maisons de couture françaises, Christian Dior. Changement de décor. Elle plonge dans le milieu de la mode et du luxe « par hasard   ». D’abord attachée du PDG, Sidney Toledano pendant un an pour lequel elle rédige, entre autres, les discours, elle officie ensuite comme directrice marketing et commerciale pour la petite maroquinerie. De là, elle tente de coller aux besoins de la clientèle féminine, gère l’offre mondiale, supervise les sessions d’achats internationales de 150 boutiques et de grands magasins américains, cherche des marchés en Asie, etc. Une vie à cent à l’heure, des sauts de puce aux quatre coins du monde, une course contre la montre face à un marché toujours plus redoutable. Mais, « une façon magnifique de découvrir le milieu de la mode, avec l’exigence de qualité et le devoir d’excellence dont faisait preuve Christian Dior ». Pourtant, à la trentaine, éprise de liberté, elle décide de poursuivre son propre chemin en créant la marque Eclipse, à savoir des articles à bas coûts avec une expérience d’achat assez prestigieuse. « Tout est parti d’une paire de ballerines que je convoitais mais qui était vendue à 200 €. J’ai eu l’idée de proposer la même chose mais beaucoup moins cher, avec plus de volume et fabriqué à l’étranger. Je me suis lancée seule avant de m’entourer de 15 collaborateurs, d’ouvrir quatre boutiques à Paris, de proposer plus de 400 références par saison et de profiter du virage digital. » Quid de la première création d’entreprise ? « Il faut écouter les conseils mais ne pas se laisser influencer car certaines choses ne sont pas toujours acceptées autour de vous  ». Malgré une affaire rentable, une prise de conscience se dessine. 

Aujourd’hui, brandir l’étendard de l’authenticité semble être une voie incontournable pour le couple qui s’est récemment associé à l’un de ses fabricants de ceintures et accessoires en cuir, l’atelier Faune.

 «  Les fondateurs souhaitaient prendre leur retraite et leur fille Manon Catala, âgée de 30 ans, souhaitait un partenaire pour pérenniser l’entreprise familiale. Je prends plaisir à la coacher. C’est une histoire de sororité et d’entrepreneuses », explique la PDG. Une façon aussi de ne pas laisser le savoir-faire local s’étioler. « Il manque cruellement une culture de transmission en France. Nous proposons, par exemple, des baskets françaises mais nous sommes limités dans la production à cause d’une main-d’œuvre réduite à la piqûre. Une des conditions de cette reprise est ainsi de former les équipes à un savoir-faire artisanal et de créer de l’emploi », pointe Jennifer Maumont.
En marge, cette amoureuse des pistes de ski, a également œuvré dans différents réseaux (PWN Global, startup Next Boston, etc.). « Le mentoring permet de faire bénéficier les autres de son expérience et d’échanger sur d’autres manières d’appréhender le business. Ce partage est très nourrissant  ». Depuis le début d’année, elle a intégré le conseil d’administration de Pro France qui promeut le label Origine France Garantie. « Nous avons déjà créé cinq clubs régionaux et l’objectif est de faire rayonner ce projet commun sur l’ensemble du territoire  », conclut-elle.
Jennifer Legeron

Jennifer Legeron