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141e année

Pierre Armengaud

Un ovale presque parfait.

Portrait de Pierre Armengaud
Pierre Armengaud (Crédit : O’Drey Photography)

Il lui restait un dernier morceau d’un platane plus que centenaire, scié par son grand-père, le maître ébéniste Pierre Armengaud en a fait un ballon de rugby aux lignes pures qui sera prochainement vendu aux enchères au profit des Rubies (Rugby Union Bien Être Santé), une association créée par Stéphanie Motton, chirurgien gynécologique au CHU de Toulouse, pour encourager les femmes atteintes du cancer du sein à pratiquer une activité physique, le premier club de rugby santé créé dans l’Hexagone qui a la particularité de réunir patientes et praticiens. La noble cause a séduit le maître artisan d’art, installé au moulin de la Jalousie, à Belpech dans l’Aude, une ancienne minoterie transformée en scierie par son arrière-grand-père – « un génie de la mécanique » – au retour de la Grande Guerre, en 1921 et actionnée par l’énergie hydraulique.

« Imaginez-vous les Grandes Gueules, avec Bourvil, c’était un peu la même ambiance, un travail de forçats », détaille le maître ébéniste, intarissable sur l’histoire familiale grâce au travail d’archiviste de son oncle, Auguste Armengaud, auteur, avec le professeur Claude Rivals d’un livre sur les moulins du Lauragais, paru aux éditions Loubatières. Le créateur de la marque Les Ballons de Rugby en Bois, expédiés aujourd’hui partout dans le monde, aime évoquer, dans les conférences qu’il lui arrive de donner, le destin contrarié de ce bisaïeul, repéré par un certain Pierre-Georges Latécoère qui, pendant le premier conflit mondial, cherche des mécaniciens pour développer au camp d’Avord, en 1917, les premiers moteurs de l’aviation militaire. Démobilisé en 1919, l’arrièregrand- père de Pierre Armengaud se verra offrir « un pont d’or » par l’industriel pour se lancer à Montaudran dans l’aventure de l’Aéropostale.

« Un timing, un programme de développement professionnel à tenir, tout est calculé »

« Mon arrière-grand-mère qui a géré la minoterie pendant la guerre, a dit non ! Elle ne croyait pas à ces machines volantes en bois et en papier. Mon arrière-grand-père a dû refuser ! », s’amuse Pierre Armengaud. Il est aujourd’hui « la quatrième génération dans les métiers du bois » à travailler dans ce moulin, « construit en 1794, sous la Terreur », dont l’activité a évolué dans le temps depuis le sciage des poutres de chêne qui ont assuré les premiers soubassements de la sinistre mine d’or de Salsigne en passant par la fabrication de ruches jusqu’à la restauration de meubles et du patrimoine, avec Paul Armengaud, son père. « Je ne dis pas que je suis né dans les copeaux, mais pas loin ! » Une orientation professionnelle qui n’avait, à l’origine, assure-t-il, rien d’évident.

Un plan de carrière en tête

Tenté un temps par la médecine ou le métier de professeur d’histoire de l’art, c’est au lycée Vincent Auriol de Revel, qu’il découvre véritablement ce travail qui demande à la fois rigueur et sens artistique. Tout juste diplômé, il devient maître auxiliaire dans le même lycée. À peine plus âgé que ses élèves, il est « le plus jeune enseignant d’ébénisterie de France. » Appelé sous les drapeaux, il rejoint les commandos de montagne au 6e Bataillon de chasseurs alpins à Grenoble. « Ça a été non-stop pendant un an, on faisait un sommet toutes les semaines. Je voulais faire un break, je l’ai fait ! Cela a été une belle expérience humaine, j’en ai gardé cet esprit d’entraide et de solidarité. En montagne, le révélateur c’est l’humain ». Rendu à la vie civile, Pierre Armengaud entre chez les Compagnons du Devoir, obtient un brevet de maîtrise et se lance dans un tour de France qui durera près de cinq ans, passe par Reims, La Rochelle, Saint-Étienne, Rennes…

Le maître ébéniste a la bougeotte : il trouve un poste à Chambéry, puis s’envole pour la Guadeloupe, avant de débarquer en Italie, pour « faire un Erasmus avant l’heure ». À Florence, il s’inscrit à l’université, obtient un diplôme en histoire de l’art et du design, et grâce à un ancien assistant de Fellini, s’immerge dans le cinéma italien. Il s’inscrit aux Beaux-arts de Turin, devient l’assistant d’un sculpteur très connu, « qui avait déjà 12 assistantes… du vent, je perdais mon temps ». En plein coeur du Chianti, il fait la connaissance de l’ébéniste Roberto Salvianti, qui le recrute « en sept minutes ». Avec l’Italien, aujourd’hui luthier de grand renom, spécialiste de la contrebasse, devenu un grand ami, il restaure des meubles XVIIe et XVIIIe, pour des clients comme Sting, avec pour voisins d’atelier Léo Ferré ou le cardinal Etchegaray, heureux propriétaires d’une maison en Toscane.

« Les métiers d’art ne sont pas très bien considérés dans les musées, car pas assez artistiques »

Ne croyez pas pour autant que le maître ébéniste se laisse porter par le vent. Non, il a un plan de carrière, « un timing, un programme de développement professionnel à tenir, tout est calculé », reconnaît-il. En 1994, Pierre Armengaud est de retour sur sa terre natale. Il installe son atelier d’ébéniste dans l’entreprise paternelle, avec pour objectif la restauration de meubles mais aussi la création de mobilier contemporain, un exercice auquel il a goûté lors de son tour de France, à Reims. « J’ai eu l’occasion de travailler avec un grand architecte, Henri Édouard Ciriani, pour lequel j’ai réalisé un bureau, une pièce unique de 3 m de long, soit 1780 heures de travail dont 320 sur le caisson tiroir, du très haut de gamme. C’est là que j’ai eu le déclic ». À la tête d’une boutique installée pendant 10 ans sur les allées des Demoiselles à Toulouse, le maître ébéniste et son apprenti réalisent l’agencement du hall d’accueil de Supaero, des agencements de concessions, etc. Il reçoit en 2000 le prix des métiers d’art.

Un rêve à réaliser

C’est à cette même époque qu’un ami le sollicite pour sponsoriser un tournoi international de rugby de jeunes pousses. « Plutôt que de financer des trophées en plastique venus de Chine, j’ai voulu créer des objets. Cela m’a pris une semaine et demie pour sortir le ballon en 3D à demi-taille. J’ai mis un simple coup de tampon de l’entreprise dessus et c’est parti dans toute l’Europe ! » À la demande du Midi Olympique et du groupe Total, il crée de nouveaux trophées, dépose la marque à l’Inpi, puis son propre nom. « J’ai créé le produit en quelque sorte, mais hélas plus vous êtes médiatisés plus vous être copiés. » Pierre Armengaud a cependant trouvé la parade grâce à une technologie développée par une start-up de la région. Elle permet en flashant un code visuel positionné sur le produit d’obtenir un certificat d’authenticité et de géolocaliser l’objet.

Aujourd’hui, ses ballons en bois, des pièces uniques écoresponsables labellisées « fabriqué en Occitanie », ornent les vitrines de toutes les fédérations de rugby de la planète ovale, de l’Afrique du Sud au Japon, des joueurs du Top 14 et de la Pro D2 au stade de France, du simple particulier jusqu’au ministère des Sports qui a voulu le sien. Fournisseur de la Fédération Française de rugby, Pierre Armengaud, qui a rénové le bouclier de Brennus en 2020 – « une première en Occitanie » –, a depuis étendu sa gamme à d’autres trophées sportifs. Invité sur plusieurs plateaux télé, il a également participé en 2018 à l’émission « Qui prendra la suite », sur France 3, à la recherche d’un collaborateur pour l’épauler. « J’ai bien aimé. Cela fait 25 ans que je casse les codes. Un artisan ne doit pas rester dans son atelier. Malheureusement, son image n’a pas bougé : l’artisan est vieux, il a une barbe blanche, le minitel, des toiles d’araignée au plafond et un chat qui joue avec les copeaux de la varlope… c’est terrible. Pourquoi un artisan ne pourrait pas aligner un sujet, un verbe et un complément d’objet direct dans une émission de télé ou de radio ? Les chefs étoilés, eux, l’ont très bien compris ».

Depuis la crise sanitaire, le maître d’apprentissage, nommé expert judiciaire depuis quatre ans, confie être « submergé d’appels de demande de reconversion, de DRH, de cadres de la Poste et même d’un substitut du procureur ». Ce qui, à l’image de l’école de la deuxième chance lancée par Thierry Marx, lui donne des idées. De l’imagination, il n’en manque pas, à quelques mois de la coupe du monde de rugby de 2023. Il rêve d’une expo aux Abattoirs… même si, soupire-t-il, un peu désabusé, « les métiers d’art ne sont pas très bien considérés dans les musées, car pas assez artistiques ». Il n’a cependant pas perdu l’espoir de voir son rêve se réaliser avec l’appui de la métropole.

Agnès Bergon