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140e année

Thierry Pedeloup

En bonne compagnie

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Bousculer nos certitudes, et nous pousser à réfléchir, c’est peut-être, résumé en quelques mots, ce à quoi aspire le plus profondément Thierry Pedeloup. Ce chef d’entreprise, intarissable com me beaucoup de passionnés, calme et discret, avance doucement mais sûrement dans la vie et « sur le chemin de la réussite ». Il est à la tête d’Ethics Group, qui réunit aujourd’hui cinq marques dans les métiers du conseil : B & T Associés, pour la gouvernance et le pilotage opérationnel, Motive, pour le team building, Parmenion, pour la concertation et la communication sensible, Digismart, pour les solutions digitales, et Merlane, pour les ressources humaines.

Devenue en 2020 une entreprise à mission sociale et environnementale, cette constellation compte désormais près d’une centaine de salariés et prévoit une quarantaine d’embauches cette année sur son siège de Blagnac, l’Ethics Village, conçu comme un tiers-lieu démonstrateur d’une nouvelle façon de « faire ensemble »avec les territoires, les collectivités, les organisations publiques et privées. Des nouvelles recrues qui, au-delà de leurs compétences techniques, devront rapidement s’acculturer pour devenir à leur tour des « tixies ».

« Je suis convaincu que chaque être est façonné par son histoire personnelle, son éducation et cela peut remonter très tôt »

Car même pour de jeunes embauchés, le mode de fonctionnement du groupe, basé sur la concertation, l’intelligence collective, l’engagement, la responsabilisation, la gouvernance concertante et l’absence d’organigramme, peut parfois se révéler déstabilisant. Manière de montrer que cette approche nouvelle du management n’est pas une utopie, Thierry Pedeloup a en effet voulu faire de son groupe un démonstrateur de la philosophie qu’il prône et qu’il a synthétisée dans un ouvrage, La bonne compagnie, paru en 2019, du nom du mouvement (The Good Company) qu’il a lancé en 2015 et dont la vocation est « d’inspirer, rassembler et soutenir tous ceux qui veulent parier sur l’intelligence collective, la bienveillance et des modes de fonctionnement plus participatifs et plus coopératifs pour des organisations agiles et performantes où il fait bon vivre ».

Des années formatrices

Des convictions que ce scientifique de formation, s’est forgées tout au long de la vie. De fait, dès l’enfance, puisqu’il a grandi près d’Agen auprès de grands-parents agriculteurs maraîchers, issus de cette « vague de migration d’Italiens » venus s’installer dans la vallée de la Garonne. « J’ai vécu sous cette influence là et grandi au contact de la terre », détaille Thierry Pedeloup en frappant le bureau pour marquer son importance. « Cela m’a largement forgé. Le paysan ne se préoccupe pas de savoir s’il pleut ou s’il fait froid. Il ne se plaint pas de ce que lui inflige la nature. Il sait qu’il doit faire avec et il avance. » Du champ jusqu’à l’étal du marché, le jeune garçon cultive, cueille et vend les salades du grand-père à ses côtés.

Des années formatrices : « Chacun, derrière son étal, affichait sa différence – ce qu’on n’appelait pas encore la singularité –, mais travaillait dans la complémentarité ; tout le monde s’entendait, allait chez l’un ou chez l’autre. Cette dynamique de marché qui fonctionnait en circuit court était très intéressante », explique-t-il, même s’il n’en a pas conscience à l’époque. « Je suis convaincu que chaque être est façonné par son histoire personnelle, son éducation et cela peut remonter très tôt : le labeur de la terre, le contact avec la nature et la relation avec le commerce également… Avec le recul, je pense que j’ai été assez privilégié. »

La génération suivante n’a, elle, qu’une envie : sortir du milieu paysan. « L’ascenseur social existait encore à cette époque. Avec mon frère, nous avons été les premiers à faire des études longues, se souvient- il. Or ne pas travailler à l’âge de 18 ans, c’était, pour tout le reste de la famille, difficile à entendre. On vous le faisait bien comprendre et ça aussi, ça forge le caractère. » Le jeune homme, qui a entretemps fait sa scolarité au lycée Marie Curie de Tarbes où ses parents se sont installés, s’engage ainsi « dans l’inconnu. Aujourd’hui, c’est quelque chose de commun et l’offre de formation est pléthorique, mais à l’époque je ne savais pas du tout où j’allais ! »

Des épreuves qui forgent le caractère

Avant ce saut dans le supérieur, Thierry Pedeloup a également dû affronter « quelques incidents de santé » dont l’un d’une extrême gravité. « Un épisode de la vie qui vous marque à jamais », explique-t-il, la voix encore chargée d’émotion à l’évocation de ce souvenir près de cinquante ans après. « Lorsque vous avez vécu quelque chose de semblable, vous savez ce que vaut la vie et que l’entraide et la solidarité sont des valeurs exceptionnelles. » Un peu plus tard, d’autres problèmes de santé, survenus à un an d’intervalle, condamneront l’adolescent à de longues périodes d’immobilisation puis de rééducation et surtout à abandonner le sport.

« J’ai eu la chance d’être forgé au contact du terrain. C’est très formateur. »

Des épreuves qui « ont vraiment forgé ma relation à la vie, aux autres, au monde et donné le sens de l’effort, assure Thierry Pedeloup. Et si aujourd’hui je parle beaucoup de résonance avec soi, les autres, le monde et la nature, ce n’est pas un hasard. La vie vous forge et si vous avez conscience de la façon dont elle vous a forgé, vous pouvez influer ou vous construire sur ces bases. » Un bac S en poche, le jeune homme, qui a découvert en autodidacte le co dage sur un Commodore, entreprend des études d’informatique, à l’université Paul Sabatier à Toulouse, section Miage (Méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises), « une formation géniale », assure-t-il. « Cela a développé chez moi un esprit extrêmement curieux. Je m’intéressais autant aux aspects scientifiques qu’à l’écriture. »

L’amour de la philosophie viendra plus tard : « à l’époque j’étais complètement immature et j’ai perdu du temps. Du reste, on ne sait pas inculquer la philosophie aux plus jeunes, la philosophie au sens d’un questionnement, de la libre pensée, d’un entraînement de la pensée », remarque-t-il. En même temps qu’il entreprend sa dernière année d’étude, il entre chez Andersen Consulting. « J’amenais à l’époque toute la dynamique du génie logiciel, un élément très nouveau à l’époque pour le cabinet ». L’expérience lui permet de voyager et de rencontrer beaucoup de grands comptes. « Il s’agissait de modéliser l’ensemble du fonctionnement d’une entreprise et d’analyser également toutes des données disponibles, ce qui préfigurait le big data dont on parle aujourd’hui ».

Apprendre sur le terrain

Grâce au génie logiciel, le jeune professionnel acquiert très vite « une vue à 360° de toutes les entreprises ». Une autre expérience enrichissante. « J’ai eu la chance d’être forgé au contact du terrain. C’est très formateur », assure-t-il. Pendant deux ans, il travaillera aussi à Paris auprès de différents grands comptes dont la Cnam, la Cnaf, le CCF, BNP Paribas… Thierry Pedeloup, qui poursuit depuis toujours le rêve de devenir entrepreneur, « franchit le Rubicon » le 1er avril 1996. Avec une conviction extrêmement forte : « au travers de ces années, j’ai travaillé sur des organisations d’entreprise qui manquaient cruellement de transversalité et d’agilité. Tout était verticalisé, cloisonné. » Un mode de fonctionnement souvent inefficace, selon le dirigeant.

« Dans une entreprise, la chaîne de création de valeur est totalement transverse. Or, les jeux de pouvoir, les conflits internes, la compétition, tout cela contrarie cette chaîne de valeur. » C’est sur cette base : la connaissance du génie logiciel et cette vision de l’organisation et du fonctionnement des hommes, qu’il crée B & T Associés, devenu Ethics Group en grandissant. « L’idée était déjà d’amener la transversalité dans les organisations et de parler de processus de création de valeur. À savoir que ce n’est pas l’organigramme qui compte, mais le rôle de chacun dans cette création de valeur. C’était fort et nouveau à l’époque. Autant vous dire qu’il était difficile de se faire comprendre », se souvient en souriant Thierry Pedeloup.

En juin 1996, le néo-entrepreneur organise un premier séminaire, auquel assiste une dizaine de personnes. L’une d’elle deviendra son premier client. « Cette mission a permis de nous lancer… » Depuis, le groupe n’a cessé de se renforcer : l’équipe accompagne désormais les organisations dans tous les enjeux des différentes transitions : sociale, économique, numérique, énergétique, agricole… Les convictions du créateur l’ont poussé à l’écriture. « Comment fait-on pour avoir un impact sur les entreprises et les encourager à tenter la gouvernance concertante ? The Good Company n’est pas une méthode mais une série de questionnements qui permettent d’avancer sur un chemin nouveau. Il s’agit d’oser cette transformation et d’agir pour vivre l’impermanence, c’est-à-dire être agile et mouvant. Et après tout ce qui vient de se passer, c’est maintenant que tout se joue », assure cet humaniste.

Agnès Bergon