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140e année

Voler plus vert

Alexandre Feray. Le fondateur d’OpenAirlines, une PME toulousaine qui développe le logiciel d’éco-pilotage SkyBreathe, lance le challenge Green Pilot.

« On essaie de promouvoir l’éco-pilotage, c’est notre ADN », explique, en quelques mots, Alexandre Feray, fondateur d’OpenAirlines, pour justifier le lancement du mouvement Green Pilot, lequel a vocation à rassembler pilotes et professionnels engagés en faveur d’une aviation plus respectueuse de l’environnement.

Alexandre Feray, fondateur d'OpenAirlines.
Alexandre Feray, fondateur d’OpenAirlines. DR

L’idée de créer un challenge du pilote le plus vert lui est venue en 2018 au cours d’une conversation avec Bertrand Piccard, l’environnementaliste suisse, à l’occasion de la labellisation « Solar Impulse Efficient Solution », de SkyBreathe, le logiciel développé par la PME toulousaine, retenue parmi les 1 000 solutions propres et rentables pour la planète. Le lancement de Green Pilot, initialement prévu en 2020, a été retardé par la pandémie de Covid-19. Mais l’envie est toujours là.

« Nous voulons faire en sorte que cette culture de l’éco-pilotage soit adoptée partout, poursuit le quinqua, parce que c’est peut-être le moyen le plus rapide de réduire l’empreinte écologique de l’aviation avec peu d’investissements ».

L’autre point qui a décidé le dirigeant, « c’est qu’on adresse souvent le réchauffement climatique par la technologie, l’innovation – c’est d’ailleurs ce que nous faisons, explique-t-il. Il nous semblait intéressant de remettre les hommes et les femmes au cœur du projet. L’idée est de montrer que derrière chaque avion il y a des gens qui sont parents, qui sont concernés par l’environnement et qui font attention d’exercer leur métier de manière précautionneuse par rapport à ces enjeux-là. Et
c’était aussi l’occasion d’abaisser un peu les crispations entre l’aérien et l’écologie pour montrer que les gens qui en vivent sont impliqués, concernés, font des efforts au quotidien. »
Le logiciel développé par OpenAirlines s’appuie sur des algorithmes big data, l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique. Il analyse automatiquement une grande partie des données contenues dans les fameuses boites noires des avions pour fournir a posteriori des recommandations aux compagnies aériennes et aux pilotes, leur permettant ainsi de réaliser des économies de carburant et de réduire leurs émissions de CO2.
La PME promet une économie de carburant très significative, sachant que c’est le premier poste de dépenses des compagnies aériennes puisqu’il représente 30 % des coûts. « Norwegian expliquait l’an dernier à ses investisseurs qu’elle économisait 27 M€ par an grâce à SkyBreathe, précise Alexandre Feray. De même en 2019, nos clients, soit une trentaine en opération, avaient économisé de l’ordre de 600 000 tonnes de CO2, soit ce que produisent tous les voitures individuelles d’une agglomération comme Toulouse en une année. »
Implantée également à Miami et Hong Kong, la PME, qui emploie 42 personnes, compte aujourd’hui 48 clients. Un chiffre en forte croissance. Depuis un an, l’entreprise a conquis une dizaine de clients supplémentaires « dont cinq depuis le début de l’année  », ajoute Alexandre Feray, preuve selon lui, que la pandémie, qui a durement affecté les compagnies aériennes, a aussi accéléré les prises de conscience.

« Beaucoup de compagnies ont été désorganisées, affaiblies dans leurs finances, reconnaît-il. Pour autant, l’intérêt pour les réductions de coût et pour le challenge que constitue la transition énergétique, n’a pas diminué, bien au contraire. Du reste, plusieurs grands États, comme la France, ont aidé les compagnies aériennes mais ont demandé en contrepartie qu’elles accélèrent leur transition écologique. La pression environnementale n’a pas baissé ».

Ce qui permet à Alexandre Feray d’être serein quant au développement de son activité – il table sur une croissance de 40 % par an dans les prochaines années. « On sent que les gens n’attendent que la reprise. Le marché devrait être très porteur. Je pense, qui plus est, que le phénomène s’est mondialisé. Les pays du nord de l’Europe étaient très en avance, avec l’émergence du mouvement initié par Greta Thunberg, par rapport à d’autres continents comme l’Asie ou l’Amérique de Trump. Depuis l’élection de Biden, cela a changé, les PDG de compagnies aériennes ont applaudi au moment du retour des USA dans l’accord de Paris. En Asie, certains pays, comme la Malaisie, qui ne paraissaient pas sensibles, communiquent aujourd’hui sur tout ce qu’ils font à ce sujet. Un peu partout, le mouvement s’accélère et ça nous est évidemment très favorable. »
Utiliser les big data et l’IA pour diminuer la consommation de carburant des avions paraît aujourd’hui presque tomber sous le sens. Sauf qu’en 2010, lorsqu’Alexandre Feray se penche sur la question, « ces préoccupations étaient dans les radars de peu de monde, ajoute-t-il. Nous avons été précurseurs, ce qui nous donne aujourd’hui une position de leader sur le marché. Nous avons réalisé notre R & D bien avant la crise actuelle. Aujourd’hui, elle est mûre et les compagnies en profitent. »
La PME planche depuis sur de nouveaux produits : une solution dédiée aux opérateurs de navigation aérienne, telle la DGAC, pour leur permettre de mieux dialoguer avec les compagnies aériennes ; et une solution de préconisation en temps réel, SkyBreathe OnBoard. Les premiers essais en vol de cette version ont eu lieu récemment en Malaisie et d’autres sont programmés en fin d’année.
Alexandre Feray a créé Open­Airlines en 2006 après avoir démissionné d’Air France où il a été responsable de l’architecture informatique du centre de contrôle des opérations puis responsable des systèmes informatiques pour le personnel navigant. Pour satisfaire « une envie d’entreprendre », qu’il a eu « très jeune », assure-t-il. Ce natif de Tours, qui a grandi au Havre a fait des « études classiques d’ingénieur » – Centrale Paris, avant de s’envoler pour l’État de New York en vue de rejoindre le centre de recherche d’IBM : « l’un des tout premiers centres de recherche en informatique au monde à l’époque. On travaillait sur les premières messageries électroniques multimédias, au tout début du Web, détaille-t-il. La culture américaine, son dynamisme m’ont beaucoup plu. C’était aussi beaucoup de travail. À une époque, j’avais même le sac de couchage dans le bureau ! » De retour dans l’Hexagone, le centralien a rejoint le centre de recherche d’Alcatel Alsthom à Marcoussis avant de descendre dans le sud pour intégrer à Toulouse les équipes de la compagnie aérienne nationale.
La quarantaine toute proche, Alexandre Feray décide enfin de se lancer. « Je n’avais pas de projet très précis, avoue-t-il. Je connaissais l’aérien, je voulais faire de l’informatique et des logiciels. Je pensais qu’avec mes connaissances, je pouvais apporter quelque chose aux compagnies aériennes en développant des logiciels pour optimiser leurs opérations. » Une autre préoccupation anime le neoentrepreneur.

« Je voulais faire quelque chose qui ait du sens. Je faisais – et j’en fais toujours – beaucoup de montagne, du ski de rando, de l’alpinisme. Je voyais les transformations à l’œuvre, notamment la disparition des glaciers. Je commençais à sentir que l’environnement allait être un sujet. Ayant travaillé à Air France, je savais qu’un avion consommait beaucoup. Je me disais que ça allait être un sujet de société ».

Le scientifique s’informe. « À l’époque, l’Europe mettait en place une première réglementation sur la mesure des émissions de CO2 dans l’aviation, à travers le dispositif EU ETS (système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre, NDLR). Les compagnies aériennes devaient mesurer leurs émissions, les déclarer et acheter des crédits carbone pour compenser ces émissions. Je me suis dit que
c’était peut-être l’occasion de faire quelque chose ». En 2010, OpenAirlines participe à un projet de R & D européen dans le cadre de l’appel à projet CleanSky. « J’ai monté un consortium avec d’autres PME, l’Enac et des compagnies aériennes. C’est à partir de là qu’on a vraiment pu travailler avec des données de compagnies, avec des pilotes, et qu’on a développé le début de notre technologie. Grâce à l’analyse de ces données, nous avons pu formuler des conseils, ce qui a permis rapidement aux compagnies
d’économiser du carburant. On s’est dit qu’on tenait quelque chose. Nous nous sommes alors entièrement consacrés au développement du logiciel sur nos fonds propres. Cela nous a pris encore deux ans. Mi 2013, nous avons sorti notre solution et signé un premier contrat avec Transavia qui a été notre compagnie de lancement. »
À travers le parcours d’entrepreneur d’Alexandre Feray, deux figures apparaissent filigrane : un grand-père, parti de rien, ancien routier qui a créé une petite entreprise de transports, et un père « au parcours incroyable ». Instituteur, ce dernier a repris des études de médecine, tout en continuant d’enseigner. Devenu chirurgien, il a, à la cinquantaine, acheté une clinique, avant, à l’heure de la retraite, de reprendre un vignoble… « Deux exemples de personnes qui, parties de rien, ont entrepris et réussi. C’est ce qui m’intéressait dans l’aventure : voir, si en partant moi aussi de rien, puisque j’ai démissionné d’Air France, j’étais seul avec 20 K€, ce que je pourrais donner. »
Regrette-t-il ses choix ?

« Je travaille tout le temps, je gagne beaucoup moins d’argent et je n’ai plus de voyage gratuit, mais j’adore ! »

Alexandre Feray dit aussi la chance d’avoir été soutenu par le fonds Alter Equity, premier fonds à impact en France. « Cela nous a fait beaucoup progresser en matière de RSE. Depuis cette époque, on compense toutes nos émissions de CO2 via des actions de reforestation menées au Pérou par une association. On passe beaucoup de temps à former les gens et on fait très attention à l’égalité femmes-hommes. Plus de la moitié de notre équipe de management est ainsi composée de femmes ce qui est rare dans le numérique et l’aéronautique. On a aussi réservé 10 % du capital pour associer tous les salariés qui sont tous très impliqués dans la transition écologique. C’est un vrai atout pour recruter des jeunes, qui ont besoin de trouver du sens », conclut-il.

Agnès Bergon