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Tarn-et-Garonne : les raisons de la colère des agriculteurs

Interview. Réduction des quotas d’eau, augmentation de la redevance sur l’eau, concurrence déloyale, surcharge administrative... Les agriculteurs tarn-et-garonnais en ont ras-le-bol et veulent le faire savoir. À l’appel de plusieurs syndicats, ils ont multiplié les actions coup de poing ces dernières semaines.

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Photo de l'opération escargot des agriculteurs
Le 22 novembre 2023, les jeunes agriculteurs ont une nouvelle appelé à la mobilisation « pour un plan global de l’agriculture et pour une vision à long terme ». Une opération escargot a été menée jusqu’à Toulouse. (©JA82)

Fumiers déversés, pneus et bitume brûlés, opérations escargot, échangeurs des autoroutes A62 et A20 bloqués… Depuis plusieurs semaines, la colère des agriculteurs se manifeste un peu partout en France, notamment en Tarn-et-Garonne où les actions coup de poings se sont multipliées à l’appel des Jeunes Agriculteurs (JA) et de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA). Alors que des avancées ont, semble-t-il, été obtenues, le président des JA 82, Jean-Baptiste Gibert, a accepté de revenir sur les raisons de cette démonstration de force et sur la suite du mouvement.

Quelles sont les raisons derrière cette mobilisation massive ? Et surtout, quelles sont vos revendications ?
Jean-Baptiste Gibert : « Nous sommes maintenant mobilisés depuis plusieurs semaines pour dénoncer l’augmentation des taxes et des charges dans tous les domaines : arrêt de la défiscalisation du gazole non routier (GNR), hausse de la redevance sur l’eau de 25%, augmentation de la redevance pour pollution diffuse (RPD)… ainsi que la réduction des quotas d’eau de 40% ou encore les incohérences des politiques nationales et européennes nous concernant. Cette forte pression normative avec une hausse générale des charges et des coûts de production est devenue intenable, d’autant plus que contrairement à d’autres, nous ne pouvons pas répercuter ces hausses sur nos productions. À cela s’ajoutent aussi la fatigue et surtout l’exaspération de la profession face à la surcharge administrative. »

Votre mobilisation a, semble-t-il, porté ses fruits puisque vous avez obtenu gain de cause concernant la redevance pour pollution diffuse et la redevance sur l’eau ?
Jean-Baptiste Gibert : « En effet, le 5 décembre dernier, après une réunion avec nos représentants nationaux, la Première ministre a annoncé que le projet de loi de finances ne contiendrait finalement pas d’augmentation de la RPD, appliquée aux phytos, ni la redevance pour prélèvement d’eau, liée à l’irrigation. C’est une première grande victoire pour le mouvement. »

Mais cette « victoire » ne règle pas le problème de fond. Alors que les périodes de sécheresse deviennent de plus en plus longues et fréquentes, l’agriculture est un secteur pointé du doigt pour son utilisation de l’eau. Comprenez-vous que cette question de l’accès à l’eau soulève des inquiétudes ?
Jean-Baptiste Gibert : « L’accès à l’eau et son partage sont des enjeux majeurs pour notre région, donc oui, nous sommes pleinement conscients de l’urgence de préserver nos milieux naturels. Nous sommes même les premiers concernés puisque nous sommes parmi les premiers impactés. Les cours d’eau et les prés qui s’assèchent engendrent en effet des pertes de production. Nous devons poursuivre nos efforts pour mieux maîtriser et surtout réduire notre consommation en eau mais pour cela il faut que le bassin Adour-Garonne et l’État nous aident à investir dans des retenues collinaires pour stocker l’eau et sécuriser nos approvisionnements, quitte à faire des ouvrages plus imposants multi-usages pour qu’une partie de l’eau stockée soit dédiée à l’alimentation, aux pompiers, aux agriculteurs… bref à tous les usages. Nous sommes prêts à partager la ressource en eau, mais on veut juste que cela soit fait intelligemment. Parce que des efforts, on en fait depuis longtemps, notamment en matière de diversité variétale. L’État nous a demandé de réfléchir à nos cultures pour être moins consommateurs d’eau, chose que nous faisons depuis déjà 15 ans mais cela ne suffit pas. Il faut trouver et financer des alternatives pour stocker l’eau. »

Photo d'Élisabeth Borne, Arnaud Gaillot et Arnaud Rousseau
La Première ministre Élisabeth Borne a reçu le 5 décembre 2023 à l’Élysée Arnaud Gaillot (à gauche), président national des Jeunes Agriculteurs et Arnaud Rousseau, le patron de la FNSEA (à droite). (©JA82)

Lorsque vous parlez d’alternatives, faites-vous allusion aux méga bassines qui ont été au centre de l’actualité ces derniers mois ?
Jean-Baptiste Gibert : « Non, pas chez nous en Tarn-et-Garonne. Nous sommes sur le modèle des retenues collinaires. Ces réserves artificielles d’eau sont alimentées par ruissellement des eaux ou par cours d’eau, contrairement aux méga bassines qui le sont par pompage. Nous avons la chance d’être sur un bassin assez vallonné, c’est donc relativement facile de faire des retenues à mi-coteaux qui se rempliront toutes seules avec les pluies de l’hiver. »

Avec l’abandon de la hausse de la redevance sur l’eau, vous avez remporté une première bataille mais la question va se reposer dès l’année prochaine ?
Jean-Baptiste Gibert : « Oui vous avez raison, la redevance sur l’eau ne devrait pas augmenter en 2024 mais le problème de fond subsiste puisque celle-ci est votée chaque année par le gouvernement dans le cadre du projet de loi de finances. Ce manque de visibilité sur plusieurs années fait d’ailleurs partie de nos griefs. Nous voulons que soient adoptés des dispositifs pérennes permettant aux agriculteurs de se projeter sereinement. Nous sommes prêts à négocier, mais pour le moment, je ne peux pas vous sortir un chiffre de mon chapeau. Il faut que nous nous mettions d’accord au niveau national. Nous ne sommes pas contre une hausse mais celle-ci ne peut pas être aussi violente que celle qui a été annoncée, puis finalement abandonnée. Elle doit être progressive et surtout raisonnable. »

Vous dénoncez aussi les lourdeurs administratives qui pèsent sur votre profession. Quelles sont-elles et surtout quelles solutions prônez-vous ?
Jean-Baptiste Gibert : « En fait, nous ne demandons pas grand-chose, seulement que l’on nous laisse travailler ! Lorsque l’on s’installe en agriculture, on est là pour travailler la terre et ainsi participer à la souveraineté alimentaire du pays. Sauf que maintenant, avec l’ensemble des contraintes administratives, on passe deux jours par semaine à gratter du papier, assis derrière un bureau. C’est le temps qu’il faut pour tout faire dans les règles et nous n’avons pas signé pour ça. On nous promet depuis longtemps de la dématérialisation, mais dans les faits, à chaque nouvelle norme qui sort – et elles sont (trop) nombreuses ! – nous devons remplir de nouveaux documents, qu’il faut ensuite envoyer à qui de droit…. Bref plus ça va, et plus la paperasse s’accumule. Nous plaidons pour plus de transparence et de souplesse administrative. »

La profession est également vent debout contre plusieurs accords de libre-échange signés entre l’Union Européenne et plusieurs pays, notamment la Nouvelle-Zélande. Pourquoi ? Que craignez-vous ?
Jean-Baptiste Gibert : « À l’heure où l’on se bat pour notre souveraineté alimentaire ces accords de libre-échange se font au détriment des productions et filières locales. C’est le cas par exemple avec la filière laitière. L’accord avec la Nouvelle-Zélande prévoit la suppression totale ou partielle des droits de douane sur de nombreux produits agricoles, dont le lait. Alors que les exploitations laitières se retrouvent fragilisées par des coûts de production toujours plus élevés à cause des normes à respecter et de l’inflation, la France va importer du lait de Nouvelle-Zélande qui, elle, n’a pas l’obligation de respecter les mêmes normes ? C’est tout simplement ubuesque et surtout c’est de la concurrence déloyale. »

Les actions coups de poings comme ici se sont étalées sur plusieurs semaines. Le 4 décembre 2023, une réunion en préfecture de région, à Toulouse a d’ailleurs eu lieu entre les représentants du monde rural haut-garonnais et tarn-et-garonnais et le préfet de la région Occitanie pour tenter de trouver des solutions à la crise de l’eau qui frappe le monde agricole. (©JA82)

D’accord mais aujourd’hui ces contrats de libre-échange sont signés, donc que proposez-vous ? Quelles sont vos marges de manœuvre ?
Jean-Baptiste Gibert : « On en appelle aux industriels. Nous avons une filière à relancer, donc qu’ils paient dignement les producteurs français avant d’aller voir ailleurs ! Je pense qu’au niveau national, des leviers peuvent être encore actionnés. Un accord a beau être signé, s’il n’y a pas de commande, il devient caduc. Je n’aime pas parler de préférence nationale mais s’il faut passer par la loi pour que les industriels et les grandes et moyennes surfaces (GMS) - qui ne sont pas exempts de tout reproche – achètent enfin français je dis malheureusement oui. Oui, car aujourd’hui la situation est critique. Il n’y a pas un jour où je ne reçois pas un appel d’un agriculteur qui me dit ne pas savoir comment il va s’en sortir. Les derniers chiffres sur le mal-être agricole sont très inquiétants, notamment en Tarn-et-Garonne. »

Pourquoi en Tarn-et-Garonne, peut-être plus qu’ailleurs ?
Jean-Baptiste Gibert : « C’est un territoire très diversifié, avec toutes les cultures présentes, notamment beaucoup d’arboriculture. Il est même le quatrième département français en matière d’arbres fruitiers. Une activité qui subit malheureusement de plein fouet le dérèglement climatique. Outre la tempête du mois de juin qui a causé des dégâts considérables dans les vergers, ce sont surtout les épisodes de gel tardif ces deux dernières années qui ont anéanti la quasi-totalité de la production de fruits. Des amis se sont installés il y a maintenant quatre ans et ils n’ont toujours pas vendu un seul fruit ! Alors dire que la situation est compliquée est un euphémisme. Certes, nous sommes accompagnés tant bien que mal via des dispositifs de soutien, tels que des fonds d’urgence et des aides conjoncturelles contre les calamités agricoles mais on ne veut pas vivre sous perfusion. On veut vivre de nos productions, de notre métier. C’est pareil pour les aides de la politique agricole commune (PAC), on aimerait bien s’en passer mais pour ça, il faudrait que l’on nous achète nos productions au bon prix. »

Interrogé il y a quelques semaines par nos collègues de France 3, vous vous inquiétiez d’une sorte de perte de contrôle du mouvement par les syndicats et d’un durcissement des actions sur le terrain si aucune avancée n’était obtenue. Est- ce toujours le cas ? Et surtout comment expliquez-vous ces actions « sauvages » ? Quid de la poursuite du mouvement ?
Jean-Baptiste Gibert : « Le monde agricole est plongé dans une détresse extrême, donc après six mois de mobilisation et de réunions pour zéro résultat, la situation était compliquée. Le 4 décembre dernier, des agriculteurs s’étaient en effet rassemblés de manière spontanée alors qu’il n’y avait pas eu d’appel des syndicats. Les avancées obtenues sur les quotas d’eau et la redevance ont donc permis de calmer un peu les choses… mais pour combien temps je ne sais pas. »