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141e année

Les nouvelles ambitions d’Aerospace Valley

Aérospatiale. Le pôle de compétitivité mondial veut tirer les enseignements de la crise de la Covid-19 qui a fortement et durablement affecté la filière aéronautique et spatiale.

Selon le Gifas, les besoins en recrutement de la filière aérospatiale sont de l’ordre de 15000 personnes en 2022 en France. AIRBUS - STEFAN KRUIJER

Après avoir enregistré des reculs d’activité très significatifs en 2020, de l’ordre de -35% pour l’industrie aéronautique et -10 % pour le spatial, et une contraction des effectifs pour l’ensemble de l’écosystème de près de 6%, les perspectives paraissent désormais mieux orientées pour la filière aérospatiale. Ainsi, même si les données n’ont pas encore été publiées, globalement l’an dernier, l’activité a été plus soutenue et l’emploi plus dynamique. Pour preuve, le 10 janvier, Airbus annonçait avoir atteint son objectif de livraison d’avions commerciaux pour 2021, à savoir 611 appareils, soit 8 % de plus qu’en 2020. Face au succès commercial de sa gamme A320 et notamment de son best-seller, l’A321, l’avionneur a d’ailleurs relevé ses objectifs de montée en cadence à 65 avions par mois d’ici début 2023.

Pour autant, la filière aéronautique et spatiale fait face à des défis immenses outre la montée en cadence sur les chaînes d’assemblage. Décarbonation de l’aviation, concurrence internationale accrue, notamment dans le domaine spatial, numérisation de l’outil industriel sont quelques-uns de ces enjeux. « Nous sommes dans une phase de transition notamment écologique s’agissant de l’aviation qui doit parallèlement se préparer à une nouvelle compétitivité pour les prochains produits, face à la concurrence américaine et chinoise », a expliqué le 18 janvier dernier le président d’Aerospace Valley, Bruno Darboux.

Faire face à la concurrence

Aux côtés de son directeur général, Éric Giraud, il a présenté, lors d’une conférence de presse, les nouvelles ambitions du pôle de compétitivité mondial. « Ces transitions sont porteuses de risque mais aussi d’opportunités, prenons-les comme telles, a-t-il ajouté. Le pôle sera là pour s’assurer que, dans cette transition, les conditions de succès sont réunies pour l’ensemble de nos membres et pour les nouveaux acteurs qui arrivent et dont le pôle doit aider à l’émergence. Dans le domaine du spatial, nous sommes face à une concurrence exacerbée des Américains et des Chinois et des business models qui changent. Bref nous avons là aussi une période de transition à gérer. Nous n’y parviendrons que si nous assurons que l’écosystème local a la bonne démarche d’innovation et de compétitivité. »

Fondé en 2005 pour accélérer l’émergence des projets d’innovation, Aerospace Valley rayonne aujourd’hui sur la région Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie, un territoire où la filière représente quelque 104 300 emplois dédiés. Le pôle compte aujourd’hui 807 membres : établissements d’enseignement supérieur, grands groupes, PME (592 au total) et centres de recherche. Elle est l’unique communauté au monde qui réunit toute la chaîne de valeur et le premier pôle européen dans sa spécialité. En 16 ans d’activité, au travers de 675 projets collaboratifs, le pôle a ainsi permis de lever près de 682 M€ d’aides publiques. La Covid-19 n’a pas stoppé l’activité du pôle. D’avril 2020 à mars 2021, 107 projets ont ainsi été soutenus dont 56 financés, mobilisant 22 M€ d’aides publiques.

Pionniers de la transition écologique et nouveaux débouchés

La nouvelle feuille de route du pôle de compétitivité se décline au travers de six ambitions, longuement détaillées par Bruno Darboux et Éric Giraud, la plus prégnante étant de faire des acteurs de l’écosystème local les pionniers de la transition écologique. « Cette ambition est juste incontournable pour nos filières, a ainsi expliqué le président du pôle. Il n’y aura pas d’aviation autre que décarbonée à l’échéance d’une vingtaine d’années. C’est une disruption majeure tant dans les manières de faire que sur l’offre de produits et pour le transport aérien en général. Mais il faut le prendre comme une opportunité pour nos membres de renforcer leurs positions, de créer une nouvelle gamme de produits, de rencontrer de nouveaux marchés. »

« Sur le territoire, beaucoup d’entreprises ont développé des services de surveillance de l’évolution du climat, des solutions pour observer la biodiversité ou l’évolution du trait de côte grâce notamment à la valorisation des données de la constellation Copernicus »

Pour étayer son propos, Bruno Darboux a notamment cité l’exemple de l’aviation légère, qui fonctionne depuis plusieurs décennies en mode confidentiel. « Si elle développait une offre de produits décarbonés, l’aviation légère pourrait avoir un essor significatif : opportunité de prise de marchés, opportunité pour de nouveaux acteurs d’y prendre pied, au-delà des gros acteurs de la filière. » Le pôle soutient l’innovation technologique dans le domaine de l’aviation légère à travers l’initiative Mael (mobilité aérienne légère et environnementalement responsable) qui vise notamment à regrouper les acteurs qui en région travaillent sur l’avion vert.

Un rôle moteur dans la surveillance de l’évolution du climat

« Sur ce segment, l’innovation peut aller plus vite que sur les plus gros modules, détaille Bruno Darboux. Cela permet de défricher des problématiques technologiques qui vont servir à la décarbonation de l’ensemble de la filière. » Plus globalement, le pôle entend « s’assurer que toutes les technologies relais de la décarbonation sont bien travaillées, qu’il s’agisse de l’électricité, de l’hydrogène, de l’hybridation, pour ce qui concerne les systèmes de propulsion. Cependant, pour faire un avion décarboné, il faut aussi construire un avion plus léger, donc des matériaux différents. On a également besoin d’un avion plus aérodynamique, ce qui signifie une reconception des formules d’aéronefs, des voilures et de la configuration des avions. »

Selon le président du pôle, ce dernier peut aussi jouer un rôle dans le développement d’un écosystème local autour des nouveaux carburants aéronautiques durables ou de l’hydrogène, « de la production d’énergie à la transformation en carburant, en passant par la distribution de ces carburants sur les aéroports et à l’utilisation de ces carburants par les acteurs des transports aériens. » Parallèlement, si le spatial n’a pas d’impact climatique significatif, « en revanche, assure également Bruno Darboux, il peut avoir un rôle majeur dans l’analyse de l’évolution du climat et la surveillance des mesures prises pour contrôler les émissions de gaz à effet de serre (GES). Il a donc un rôle essentiel à jouer dans cette transition écologique. De la même façon, les drones auront un rôle à jouer dans les missions d’inspection et de surveillance. »

Et le président d’Aerospace Valley de pointer « le boom des applications spatiales au service de la planète. Sur le territoire, beaucoup d’entreprises ont développé des services de surveillance de l’évolution du climat, des solutions pour observer la biodiversité ou l’évolution du trait de côte grâce notamment à la valorisation des données de la constellation Copernicus. » Autre volet sur lequel le pôle entend avoir un rôle moteur : la réduction de l’empreinte écologique des industries aérospatiales elles-mêmes. « La transition écologique impose que les activités industrielles soient les plus frugales possibles, avec une moindre consommation d’énergie et de matériaux et, dans la mesure du possible, que nos cycles industriels soient circulaires avec la réutilisation, autant que faire se peut, des produits en fin de vie pour recréer de la valeur au travers de la réutilisation des matériaux et des composants », confirme le président.

Modernisation de l’outil industriel et formation

La concurrence internationale de plus en plus vive et l’émergence de nouveaux acteurs, doivent conduire les acteurs de la filière à améliorer leur compétitivité, grâce soit à des opérations de restructuration et d’alliance, soit surtout des opérations de modernisation de l’outil industriel, « via l’accélération de la transformation numérique de nos entreprises, souligne de son côté Éric Giraud. Pour accélérer cette transformation, les entreprises ont besoin de compétences, de gens formés aux nouveaux outils, qu’il s’agisse de machines outils ou de systèmes de supervision. Ce qui explique que les deux plateformes de configuration de l’usine du futur que nous avons initiées, Pad’Occ, en Occitanie et son homologue en Nouvelle-Aquitaine, soient installées dans des écoles : la Maison de la formation Jacqueline Auriol, à côté de B612 dans le quartier Montaudran ici à Toulouse, et l’école des Arts et Métiers à Bordeaux. Les PME auront à Pad’Occ la possibilité de faire du cherry-picking parmi toutes les technologies disponibles, c’est-à-dire découvrir ce que sont ces technologies d’usine connectée et identifier celles qui sont nécessaires à la transformation de leur outil productif. »

« C’est la raison pour laquelle, nous aurons ici à Pad’Occ, dans un premier temps, des machines outils numérisées communicantes et, dans un deuxième temps, un système global de supervision de l’atelier. Cette usine école est opérée par des étudiants de la Maison de la formation Jacqueline Auriol. Il y sera possible de faire des POC (Proof of concept). C’est-à-dire qu’un chef d’entreprise pourra venir ici faire fabriquer sa pièce. L’usine produira d’ailleurs des pièces pour un certain nombre de start-up du territoire. La troisième marche consistera, en liaison avec l’Aniti (Institut interdisciplinaire d’intelligence artificielle de Toulouse), également installé au B612, à rajouter une couche d’intelligence artificielle sur les données collectées et sur l’usinage de pièces en série, par exemple. Un dernier volet concerne la cybersécurité que nous animons avec les agences de développement puisqu’il va devenir essentiel de sécuriser ces moyens de production à partir du moment où ils sont communicants. »

En lien avec ces mutations, le pôle Aerospace Valley se dit également attentif à l’évolution des compétentes et entend jouer son rôle dans l’identification des besoins émergents, en qualité et comme en quantité, sachant que de nombreux métiers sont déjà en tension. Au niveau national, un appel à manifestation d’intérêt (AMI) a été lancé autour des métiers et compétences d’avenir, sur lequel le pôle prévoit de se positionner.

Agnès Bergon