Baisse du plafond des remises commerciales sur les médicaments génériques : le modèle officinal français en danger ?
Interview. En cette fin du mois d’août, de nombreuses professions ont d’ores et déjà annoncé leur intention de se mobiliser à la rentrée suite aux mesures d’économies annoncées par le gouvernement Bayrou. À la pointe de cette contestation, les professionnels de santé dont les pharmaciens qui dénoncent la réduction des remises sur les génériques. Une décision qui menace directement la pérennité de très nombreuses officines, alertent les syndicats.

Le 16 août dernier, une grande partie des officines françaises est restée fermée pour protester contre de récentes mesures gouvernementales. Aux origines de la colère des pharmaciens : la publication 10 jours plus tôt au journal officiel d’un arrêté réduisant les taux des remises commerciales que les laboratoires octroient aux pharmacies sur les médicaments génériques, hybrides et biosimilaires.
Une mesure qui s’inscrit dans un vaste plan d’économie sur les dépenses de santé en 2025 de l’ordre de 1,7 Md€ annoncé par la ministre de la Santé Catherine Vautrin, lors de son audition devant l’Assemblée nationale le 25 juin. Pour atteindre cet objectif, l’exécutif entend réaliser 500 M€ d’économie sur le seul segment du médicament.
Un manque à gagner de 20 K€ à 30 K€
Alors que jusqu’ici les remises pouvaient atteindre 40 % du prix du générique, le nouvel arrêté ramène à partir du 1er septembre ce plafond à 30 %, puis à 25 % en 2026 et 20 % en 2027. Il prévoit également un plafonnement des remises sur les biosimilaires substituables à un niveau supérieur à 15 %.
Aux avant-postes de cette contestation, l’USPO, Union de syndicats de pharmaciens d’officine, dont la présidente Occitanie et co-présidente Haute-Garonne, Marie-Dominique Hemain, à la tête d’une officine située à Auterive (31) a bien voulu répondre à nos questions.
Avant toute chose, pouvez-vous nous expliquer le mécanisme de ces remises tarifaires ?
Marie-Dominique Hemain : « Dans une entreprise, il y a une marge et un EBE, un excédent brut d’exploitation. Ce bénéfice brut d’exploitation est financé à hauteur de 30 % par ces remises sur les génériques. Et c’est le cas pour les 19 500 officines du territoire. Cette réalité économique découle de raisons historiques. Il y a deçà plus de 20 ans, pour stimuler la vente de générique en France, l’État avait dans un premier temps sollicité l’aide des médecins mais cela n’a pas été concluant. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’incitation financière à la clé. Un médecin prescrit, il ne vend pas. L’exécutif s’est alors tourné vers les pharmaciens en disant ok, on va vous donner la possibilité de bénéficier de remise sur ces médicaments mais en contrepartie vous poussez leur vente auprès de votre clientèle. Et ce ne fut pas chose facile, puisque les médicaments génériques ont de tout temps suscité la méfiance. Problème, en parallèle, l’État a commencé à moins rembourser, voire dérembourser certains médicaments, baisser le prix d’autres… Donc forcément au fil des ans, cette part des génériques a pris de plus en plus de place dans le résultat des officines. Jusqu’à représenter 30 %, ce qui paie une grande partie de nos charges : frais de personnels, frais d’exploitation… sans oublier le remboursement des emprunts contractés pour acheter nos officines. Des officines qui sont chères puisque rares. L’ouverture d’une nouvelle pharmacie dépend en effet du nombre d’habitants recensés dans la commune où elle va être située ( numerus clausus ). »
Avez-vous chiffré l’impact financier de cette mesure avec pour quelles conséquences pour la profession et pour les patients également ?
Marie-Dominique Hemain : « 600 M€, voilà ce que va coûter cette mesure au réseau officinal rien que pour les deux années à venir. De manière générale, la profession estime que cela va engendrer un manque à gagner de 20 000 à 30 000 € par an. Autrement dit, un salaire de préparateur. Donc clairement, ces remises sont vitales pour la survie de très nombreuses officines. Quant aux conséquences pour les français, elles sont nombreuses. À commencer par une dégradation de l’accès et de l’offre de soins. Pour compenser ce manque à gagner, les officines vont devoir geler les embauches, voire supprimer des postes et donc réduire leurs horaires d’ouverture. Quand vous habitez en centre-ville, les conséquences seront limitées mais quand vous êtes en périphérie ou en milieu rural ça va être plus compliqué, notamment dans des zones touchées par les déserts médicaux. D’autant plus que la profession réalise beaucoup de d’actes gratuitement : enlever une tique, soigner une piqure de guêpe, mettre du collyre aux personnes âgées, passer un coup de fil aux médecins par rapport à des ordonnances… Ce sont certes de toutes petites choses mais qui mises bout à bout rendent un grand service au système de santé. »
Dans une vidéo relayée sur les réseaux sociaux, vous exhortez le gouvernement à « arrêter de prendre la pharmacie comme variable d’ajustement de l’économie de santé ». Alors même que justement vous insistez sur le fait que votre métier permet au système de santé de faire des économies. Estimez-vous être des bouc-émissaires faciles ?
Marie-Dominique Hemain : « Complètement. Préserver les marges des industriels au détriment du réseau officinal, voilà le choix politique qui est fait aujourd’hui. C’est tout simplement inacceptable. En plus, le gouvernement fait le pari non seulement que les français ne descendront pas dans la rue pour nous défendre, mais pire, que les pharmaciens eux-mêmes n’iront pas battre le pavé. Il faut dire que cela fait 30 ans que l’on tape sur notre profession et que l’on ne dit rien mais cette baisse du plafond des remises sur les médicaments génériques est la goutte de trop. Dites-moi quelle profession, quel métier accepterait de voir ses marges se réduire à de tel niveau, alors même que toutes les charges augmentent. Nous avons une dépense privée mais une rémunération publique. Et si jusque-là on arrivait à jouer l’équilibre, là on ne peut plus ! »
Quelles suites allez-vous donner à ce mouvement ?
Marie-Dominique Hemain : « Déjà il faut bien comprendre que nous n’en sommes qu’au début ! Nous allons poursuivre notre opération rideaux baissés - la prochaine aura lieu le 18 septembre – ainsi que la grève des gardes qui court depuis début juillet. Par ailleurs, la profession ne pratique plus le tiers payant pendant les gardes, donc si vous n’êtes pas clients de la pharmacie vous devez payer et vous êtes remboursés après. De nombreuses officines vont également suspendre la préparation de piluliers pour les résidents des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Un service méconnu mais pourtant très important qui était grandement financé par la marge des génériques puisque ces patients-là en consomment beaucoup. Les Ehpad et maisons de retraite vont donc devoir se tourner vers des infirmiers, ce qui coûtera donc plus cher à la collectivité. D’autres actions sont également envisagées en fonction des avancées des pourparlers dans les jours et semaines à venir. »