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Emploi des jeunes : Patrick Martin, patron du Medef, tire la sonnette d’alarme depuis Toulouse

Rencontre. En déplacement dans la Ville rose, le président du premier syndicat patronal français n’a pas fait dans la langue de bois. Emploi des jeunes, budget 2026, logement, mobilité… Patrick Martin a passé en revue les grands enjeux économiques et sociaux, assumant ses propositions controversées pour préparer l’avenir à l’instar du « CDI jeunes ».

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(De gauche à droite) Stéphane Carcenac, trésorier du Medef 31, Thomas Fantini, président de Maison Pergo et co-président du CFA de Blagnac, Patrick Martin, président du Medef et Pierre-Olivier Nau, président du Medef 31. (©Gazette du Midi)

Le 11 février dernier, Patrick Martin, président du Medef (200 000 entreprises adhérentes) et PDG du groupe Martin Belaysoud Expansion, fournisseur de l’industrie et de la construction basé dans l’Ain, (1 Md€ de CA, plus de 3 000 salariés), était de passage à Toulouse pour une journée marathon.

Aux côtés notamment de Pierre-Olivier Nau, président du Medef 31 et PDG de Manatour, spécialiste du tourisme industriel, il s’est rendu au CFA de Blagnac avant de poursuivre chez le constructeur d’avions régionaux ATR. À l’occasion d’une conférence informelle, celui qui dirige la puissante organisation patronale depuis juillet 2023 s’est prêté au jeu des questions-réponses. Au menu : clarification sur la polémique du moment, à savoir la création d’un « CDI jeunes » rémunéré sous le SMIC et pouvant être rompu sans motif, réaction à l’adoption du projet de loi de finances 2026, et attentes à l’approche des élections municipales.

« Ne pas s’intéresser aux jeunes, c’est coupable »

D’emblée, Patrick Martin plante le décor : l’emploi des jeunes est, assure-t-il, « une préoccupation majeure portée de longue date par le Medef ». Dans son viseur, les « NEETs », ces jeunes ni en études, ni en formation, ni en emploi. Ils seraient aujourd’hui au nombre de 1,4 million en France à se trouver en marge du marché du travail et des parcours éducatifs.

« Avec tout ce que cela implique pour eux d’abord, pour leurs familles aussi, sans occulter la dimension économique que soulève ce chiffre », insiste-t-il. Pour le président du Medef, la question dépasse le strict cadre social : remettre une partie de ces jeunes en activité contribuerait, selon lui, à corriger une part significative des déséquilibres du pays.

Il compare : « Notre taux d’emploi des jeunes tourne autour de 35 %, contre 51 % en Allemagne et 75 % aux Pays-Bas. Et comme par enchantement, les finances publiques allemandes et leurs régimes sociaux sont équilibrés, voire excédentaires. » À ses yeux, le lien entre insertion professionnelle et équilibre budgétaire est évident. Patrick Martin insiste aussi sur la fracture territoriale. « Ce chômage touche particulièrement les jeunes issus des quartiers prioritaires. Cette réalité ne doit pas être une fatalité. On ne peut pas se résigner. »

Mais il élargit encore le propos, l’inscrivant dans une perspective démographique et budgétaire :

Aujourd’hui, on ne prend pas assez en compte les jeunes dans le débat public. C’est une aberration. D’autant plus dans un contexte où la démographie naturelle devient négative. »

Il évoque également le « financement de notre dette sociale », abyssale, qui pèserait davantage sur les nouvelles générations, notamment avec la suspension de la réforme des retraites. Voilà pourquoi, insiste-t-il, « ne pas s’intéresser aux jeunes, c’est être coupable à leur égard, mais aussi à l’égard du pays lui-même ».

Le « CDI jeunes » : une position assumée

C’est la proposition qui a cristallisé les tensions ces derniers jours : un « CDI jeunes », réservé aux jeunes éloignés de l’emploi, rémunéré sous le SMIC, assorti d’une période d’essai pouvant aller jusqu’à trois ans. Pour situer le contexte, Patrick Martin revient d’abord sur les circonstances de cette annonce. Cette idée a été formulée lors des « réunions des numéros un », ces rencontres entre chefs de file syndicaux et patronaux. « L’usage ancestral, c’est que l’on parle en toute confiance. On peut se contredire de manière virulente mais respectueuse, et normalement rien ne sort. » Il déplore que cette idée ait été rendue publique par la CGT et ce, « de manière très orientée, très polémique ».

Sur le fond, il assume. « À ce jour, à part le Medef, personne n’a fait de proposition pour régler ce problème central qu’est l’employabilité des jeunes. » Il compare son idée à l’apprentissage. « Ce contrat impliquera en contrepartie un engagement fort de formation de la part des entreprises. Jusqu’à preuve du contraire, les apprentis ne sont pas payés au SMIC et personne ne s’en émeut. Au contraire, le système est plébiscité par les premiers concernés, leur entourage et par les patrons. »

Pour lui, le débat mérite mieux que des caricatures. « Nous restons ouverts à toutes les propositions dès lors que la collectivité nationale empoigne résolument ce sujet. » Il pointe « la disproportion des moyens et de l’attention entre les débats sur les seniors et ceux sur les jeunes », alors que les derniers chiffres du chômage sont, selon lui, absolument consternants pour ces derniers.

Malgré la fin de non-recevoir du gouvernement Lecornu, Patrick Martin ne désarme pas. « Je pense que le gouvernement a surréagi. Ça lui arrive. Ce n’est pas honteux ce que l’on a proposé. C’est destiné aux jeunes éloignés de l’emploi, diplômés ou non, sur la base du volontariat. » Ce qu’il déplore surtout, c’est « l’omerta. Comme s’il n’y avait pas de sujet ». Et de conclure :

C’est facile de critiquer, c’est plus difficile de faire des propositions. »

Budget 2026 : « On a évité le pire »

Sur la loi de finances 2026, adoptée après des mois d’incertitude, le patron des patrons manie l’ironie : « Le bon point, c’est qu’il existe » et évoque quelques victoires défensives. « On nous annonçait l’horreur absolue avec la taxe Zucman, la remise en cause des aides aux entreprises, un recadrage du pacte Dutreil… Finalement, on peut se dire qu’on a évité le pire. » Il juge notamment que « la taxation sur les patrimoines reste “assez” raisonnable ».

Satisfaction mesurée également sur le logement. « Il y a eu ces dernières années une forme de déni qui s’est traduite par l’effondrement des mises en chantier. Une catastrophe pour la construction, mais aussi pour l’ensemble de la population, notamment les jeunes qui n’arrivent plus à se loger. » Il salue une prise de conscience de l’exécutif sur la nécessité de relancer la machine et d’accélérer la rénovation thermique des bâtiments, tout en espérant sur ce dernier point « qu’il n’y ait pas une énième volte-face ».

Le ton se durcit en revanche sur la fiscalité de production, et en particulier la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), l’une des deux composantes de la contribution économique territoriale avec la cotisation foncière des entreprises (CFE). Alors que sa suppression progressive, déjà reportée à plusieurs reprises, devait être accélérée, la version finale du budget reconduit les taux actuels pour 2026. Sa suppression totale est désormais programmée pour 2030.

« L’État n’a pas respecté sa parole. Or, l’économie a besoin de confiance », tranche Patrick Martin. « Quand on annonce pendant des semaines une baisse de la CVAE et qu’on renonce au dernier moment, c’est problématique. C’est la troisième fois que l’on nous fait le coup. » Il compare de nouveau avec l’Allemagne : « Au moment où la France renonce à baisser ses impôts de production de 1,2 Md€ par an, l’Allemagne engage un programme de 46 Md€ pour encourager l’investissement. Ce n’est pas Shanghai, ce n’est pas les États-Unis. C’est de l’autre côté du Rhin. »

Pour lui, il y a « une espèce de déni de réalité dans ce budget où d’un côté on n’attaque pas le problème qui devient absolument critique du niveau des dépenses et de l’endettement, et d’un autre côté, on ne s’arme pas pour faire face à une compétition économique qui est quand même terrible ». Une frilosité qui confine à la faute politique pour l’intéressé alors même que les sondages révèlent que les Français n’ont jamais autant fait confiance en leurs entreprises. Soulignant par ailleurs un niveau de conflictualité sociale historiquement bas dans le privé, malgré 68 500 procédures collectives l’an dernier.

Municipales : logement et mobilité au cœur des attentes

À l’approche des municipales, dont le premier tour aura lieu le 15 mars prochain, le Medef veut faire entendre sa voix. « Nous travaillons bien avec les élus locaux. Nous partageons un pragmatisme et un sens des réalités. » Mais l’organisation patronale veut peser sur plusieurs sujets clés, dans un contexte de réindustrialisation et de quête de compétitivité.

Dans sa ligne de mire notamment le logement. « Il y a 2,9 millions de ménages en attente d’un logement social. En moyenne, il faut huit ans pour y accéder. À Paris, c’est 20 ans ! » Conséquence : « 83 % des occupants de logements sociaux disent avoir renoncé à une opportunité professionnelle impliquant un déménagement, par peur de ne pas pouvoir se reloger à des conditions abordables. » Pour Patrick Martin, « l’enjeu du logement est donc absolument central pour l’économie du pays », même si les situations varient fortement d’un territoire à l’autre.

S’agissant de Toulouse, Pierre-Olivier Nau enfonce le clou. Le dernier PLUi-H n’a pas été respecté. « La plupart des communes de première et deuxième couronnes sont en retard sur leurs engagements de permis de construire pris en 2017. Toulouse est la seule à être à peu près au rendez-vous. » Pour le président du Medef 31, la priorité est claire :

Libérer du foncier, délivrer des permis de construire, inciter à la construction, développer le logement social intermédiaire et le parc privé. »

Autre revendication : intégrer la gouvernance des autorités organisatrices de la mobilité, comme Tisséo à Toulouse. « Le maire actuel, Jean-Luc Moudenc s’est dit favorable, mais la loi ne le permet pas. Nous attendons donc des candidats qu’ils nous soutiennent et portent au plus haut niveau cette demande. » Enfin, autre sujet sensible, le projet de ligne à grande vitesse entre Bordeaux et Toulouse. « Le gouvernement tenter de se désengager du financement de la LGV, soit une enveloppe de 5 Md€, en prenant comme argument la dette nationale. C’est honteux ! », tacle Pierre-Olivier Nau. Pour lui, Toulouse souffre d’une image d’« enfant gâté de l’aéronautique » vue de Paris, alors même que la LGV est jugée essentielle « en termes d’attractivité et d’emploi » par l’organisation patronale.

En filigrane de cette rencontre, une certitude, Patrick Martin assume pleinement sa stratégie, à savoir provoquer le débat plutôt que se taire. « Ne rien proposer au risque d’être contrariant ? Moi je dis non. C’est de notre responsabilité. » À Toulouse, le patron des patrons aura choisi, une fois encore, de ne pas arrondir les angles... quitte à déplaire.