Entreprises

Fibre Excellence : Carole Delga en appelle à Emmanuel Macron et réclame une nationalisation temporaire

Industrie. Alors que le tribunal de commerce de Toulouse doit se prononcer le 8 septembre sur l’avenir du site de Saint-Gaudens, un montage financier de 90 M€ vise à préserver l’activité et les 270 emplois. Pour laisser le temps à un industriel étranger spécialisé dans la production de pâte à papier de préparer une reprise durable du site, la Région Occitanie demande une intervention exceptionnelle de l’État.

Lecture 9 min
Depuis plusieurs mois, la Région Occitanie pilote la recherche d’une solution de reprise et a sollicité près de 150 acteurs économiques français et étrangers. (©Région Occitanie / Léo Arcangeli)

À cinq jours de l’audience décisive devant le tribunal de commerce de Toulouse, Carole Delga hausse nettement le ton. Hier, mercredi 2 septembre, la présidente de la Région Occitanie a appelé directement Emmanuel Macron à intervenir pour éviter la liquidation de Fibre Excellence à Saint-Gaudens, en Haute-Garonne. Sa demande ? Une nationalisation temporaire de l’usine, avec une prise de participation publique majoritaire permettant de gagner du temps pour trouver un repreneur capable de porter un projet pérenne.

Le calendrier est désormais extrêmement serré. L’offre construite par la Région avec l’Agence régionale des investissements stratégiques (ARIS) et plusieurs partenaires privés doit encore être améliorée d’ici ce jeudi soir, avant l’audience du mardi 8 septembre. Pour l’élue PS, le problème est moins l’absence de perspectives industrielles que le manque de temps pour les concrétiser. « Le tribunal ne peut pas donner le temps dont nous avons besoin dans le cadre réglementaire actuel », estime-t-elle. D’où son appel à l’État pour prendre temporairement le relais et permettre à un opérateur de pâte à papier de reprendre le site dans un futur proche.

15 M€ demandés à l’État

Le montage présenté le 24 août dernier prévoyait déjà une enveloppe globale de 90 M€ pour relancer l’usine et diversifier ses activités. La Région demande désormais à l’État de porter sa participation à 15 M€. Sur cette somme, 5 M€ seraient apportés au capital de l’entreprise, tandis que les 10 M€ restants prendraient la forme d’un prêt.

Une contribution qui s’ajouterait aux 13 M€ que la collectivité prévoit elle-même de mobiliser  : 8 M€ en capital et 5 M€ en trésorerie. Une délibération doit d’ailleurs être soumise aux élus régionaux lundi prochain. Dans les deux cas, ces participations publiques seraient temporaires et conditionnées à la création d’emplois.

Avec ces nouveaux paramètres, la partie consacrée au redémarrage de l’activité représente 31 M€. Les 15 M€ demandés à l’État et les 13 M€ de la Région seraient complétés par 2 M€ de capital apportés par des industriels, notamment Alliance Forêt-Bois (1er groupe coopératif forestier de France) et le spécialiste de l’étanchéité pour le bâtiment Soprema, ainsi que par 1 M€ d’avances sur commandes versées par des clients.

Les 60 M€ restants doivent financer la diversification du site. La Banque européenne d’investissement apporterait 30 M€, Factofrance 25 M€ et le Département de la Haute-Garonne 5 M€ pour permettre l’acquisition de la station d’épuration du site, essentielle pour quelque 15 000 habitants.

Un sursis pour trouver un industriel

La nationalisation réclamée par la collectivité ne serait donc pas pensée comme une reprise définitive par la puissance publique. Elle doit servir de “sas” car les candidats potentiels existent. La Région est notamment en contact avec des investisseurs européens, parmi lesquels un industriel portugais spécialisé dans la production de pâte à papier. Un profil particulièrement intéressant dans un secteur où il n’existe plus, selon Carole Delga, d’opérateur français.

Ces investisseurs étrangers doivent toutefois appréhender les règles françaises et construire un projet industriel de grande ampleur. Un travail qui ne peut, selon la Région, « être bouclé en quelques jours ». Soprema, déjà impliqué dans le montage présenté fin août, reste de son côté intéressé par la valorisation de certains coproduits du site. Le groupe alsacien envisage notamment de récupérer les copeaux de bois et la chaleur produits par l’usine afin de fabriquer des panneaux d’isolation.

Une usine que la Région juge rentable

Implantée dans le 31 depuis 1959, l’usine produit environ 280 000 tonnes de pâte à papier par an, destinées à la fabrication de nombreux produits du quotidien, du papier aux produits sanitaires en passant par les emballages. (©Fibre Excellence)

Pour justifier son appel à l’État, Carole Delga s’appuie aussi sur les projections économiques du site. Les études présentées à la Région concluent à une rentabilité de l’usine à l’horizon de la fin 2027, grâce à la combinaison « de la vente de pâte à papier » et de « la production d’énergie assurée par trois turbines ».

L’équation aurait par ailleurs été améliorée par la hausse de 20 % du prix de l’électricité obtenue en avril. La présidente de Région rappelle également que l’usine, qui produit environ 280 000 tonnes de pâte à papier par an destinées à la fabrication de nombreux produits du quotidien, du papier aux produits sanitaires en passant par les emballages, a « dégagé de l’excédent » ces dernières années, à hauteur de « 9 M€ par an » jusqu’en 2024. Pour la Région, ces éléments montrent qu’il ne s’agit pas simplement de maintenir artificiellement en vie un outil industriel condamné, mais de donner « les moyens à un modèle économique jugé viable d’atteindre son équilibre ».

L’enjeu dépasse surtout les 270 emplois directement menacés. Saint-Gaudens est présenté comme le dernier producteur français de pâte à papier, alors que la France importe déjà près d’un milliard d’euros de cette matière chaque année.

La Région met également en avant les conséquences sanitaires, environnementales et géopolitiques d’une disparition du site. Pendant la crise du Covid-19, l’usine avait notamment été considérée comme « un site d’utilité publique majeur pour la production de supports médicaux antibactériens ». Produire en Haute-Garonne permettrait par ailleurs de limiter les transports et de conserver une production soumise aux normes environnementales françaises.

Le site joue aussi un rôle dans la valorisation du bois, notamment celui issu de massifs touchés par des incendies. Autant d’arguments utilisés par Carole Delga pour défendre une intervention exceptionnelle de l’État.

« Ne rien lâcher »

La présidente de Région avance également un argument financier. Selon ses estimations, une liquidation coûterait environ 55 M€ à l’État, dont 15 M€ au titre du chômage et des indemnisations des salariés et 40 M€ pour la dépollution et le démantèlement du site. À ses yeux, l’intervention publique coûterait donc moins cher que la disparition de l’usine. « La fermeture serait une catastrophe sociale pour les salariés et un tsunami pour la filière bois », alerte Carole Delga.

Le risque est d’autant plus important que la reconversion d’un tel outil industriel serait particulièrement complexe. En cas de refus du tribunal le 8 septembre et d’absence d’intervention de l’État, la Région estime qu’il n’y aurait plus de solution de repli, avec une liquidation, le licenciement des salariés puis la vente des actifs.

Depuis plusieurs mois, la Région dit avoir pris le relais de l’État dans la recherche d’investisseurs industriels, en multipliant les contacts en France comme à l’étranger. Une mobilisation que Carole Delga assume pleinement, tout en déplorant devoir agir seule sur un dossier qu’elle considère comme stratégique pour le pays en terme de souveraineté industrielle, mais aussi de santé publique et d’hygiène.

Pour la présidente de Région, l’issue du dossier dépend désormais avant tout d’une volonté politique. « Le volontarisme crée un chemin », affirme-t-elle, en appelant les pouvoirs publics à « ne rien lâcher ». Une manière de mettre directement l’État face à ses responsabilités. « Il faut avoir de la volonté, se battre et arrêter cet immobilisme qui est en train de démoraliser complètement le pays ! »

À noter qu’à la suite de ces déclarations de la présidente de Région, les salariés et les syndicats tiendront une conférence de presse ce jeudi, à 11 heures, devant l’usine de Saint-Gaudens.