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Que sont-ils devenus ? Prodigy Agency, de start-up toulousaine à acteur global du gaming

Série 4/4. Née à Toulouse, Prodigy Agency est passée en six ans de “simple" agence de représentation de joueurs esport à poids lourd mondial du gaming. Elle vient d’être rachetée par SEG, l’une des principales agences internationales de représentation de personnalités du sport traditionnel. Retour sur une success story qui dépasse les écrans et entend réinventer les règles du jeu.

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Manon Lagarrigue, co-fondatrice et directrice générale de Prodigy Agency, Rowan Stroo, directeur de la division SEG Esports, Kees Vos, fondateur de SEG, Jérôme Coupez, fondateur et PDG de Prodigy Agency et Kees Ploegsma Jr., membre du conseil d’administration de SEG. (©Prodigy Agency)

Quand Prodigy Agency voit le jour à Toulouse en 2019, l’esport était encore un secteur de niche, méconnu du grand public et encore trop souvent caricaturé. Six ans plus tard, l’agence fondée par Jérôme Coupez et Manon Lagarrigue s’impose comme l’un des acteurs les plus rentables et les plus dynamiques du gaming mondial, au point d’attirer l’attention d’un géant du sport traditionnel : le néerlandais Sports Entertainment Group (SEG), qui vient d’en prendre le contrôle majoritaire. Retour sur une trajectoire fulgurante, façonnée loin des projecteurs.

Moins de talents, mais plus de valeur

Avant même cette opération d’acquisition, Prodigy Agency avait déjà changé de braquet. Exit la course au volume. L’agence a fait le choix stratégique ces deux dernières années de réduire le nombre de joueurs représentés, passant d’environ 200 à 150 talents, pour se concentrer sur une élite : superstars mondiales ou profils à très fort potentiel. Une approche assumée, qualitative, presque à contre-courant dans un secteur où l’hypercroissance semble la règle.

Résultat : une structure volontairement compacte avec des effectifs stabilisés autour de la vingtaine de collaborateurs, mais ultra-spécialisés. « Notre but a toujours été, depuis la création de la société et la levée de fonds en 2020, d’être profitable en 2024. Ce qu’on a fait, avec des résultats encore plus importants que ce qu’on avait imaginé », annonce d’ailleurs Jérôme Coupez.

En 2024, Prodigy Agency a en effet enregistré 4,2 M€ de chiffre d’affaires pour près de 450 K€ d’EBITDA. Avant de connaître une forte accélération : avec l’année dernière plus de 7 M€ de CA et entre 1,4 et 1,5 M€ d’EBITDA, chiffres encore provisoires. Une trajectoire qui, selon le dirigeant, « fait aujourd’hui entrer l’agence dans le cercle des acteurs majeurs de l’esport, voire du gaming en termes de croissance et de rentabilité ».

La diversification comme moteur de croissance

Cette montée en puissance ne repose plus uniquement sur la représentation de joueurs professionnels, cœur d’activité historique de Prodigy. L’agence toulousaine a bâti un modèle économique à quatre piliers, largement diversifié.

D’abord, la représentation classique : commissions sur les salaires, les primes de performance, les contrats de sponsoring et les droits d’image. À cela s’ajoutent désormais la création et la commercialisation de produits sous licence, véritable game changer. Souris, claviers ou tapis de souris aux couleurs de stars mondiales comme ZywOo [1] ou TenZ [2] : certaines productions sont 100 % internes, d’autres développées avec des partenaires de renom comme Pulsar ou Asus ROG.

Autre relais de croissance clé : la représentation de streamers et créateurs de contenu, souvent issus de l’esport. Une activité ultra-sélective avec pour l’heure moins d’une dizaine de profils suivis mais particulièrement lucrative. « C’est là où il y a le plus d’argent aujourd’hui dans le gaming », souligne Jérôme Coupez, évoquant des revenus mêlant sponsoring, licensing IP et monétisation des plateformes comme YouTube. Mais le véritable changement d’échelle porte un nom : Prodigy Solutions.

Conseil stratégique, création de campagnes, organisation d’événements, gestion de lancements de jeux à l’international… Prodigy Solutions accompagne désormais éditeurs et grandes marques dans leurs stratégies gaming et esport. Sony, Porsche ou encore le géant chinois du numérique NetEase font partie de leur portefeuille clients.

L’agence a par exemple piloté le lancement de titres majeurs comme Marvel Rivals ou Delta Force, en orchestrant des campagnes complètes en Amérique du Nord. Avec l’éditeur NetEase, Prodigy a même conçu la première grande compétition internationale de Fragpunk, organisée dans huit pays avant des finales en Chine, dans une arène, pour un budget dépassant le million de dollars. « Pour une société qui fait environ 7 à 8 M€ de chiffre d’affaires, une campagne de cette ampleur montre le potentiel énorme de cette activité », analyse le PDG.

Le rapprochement stratégique avec SEG

Derrière ces choix, une vision claire : dépasser le cadre de l’esport compétitif. « On a été et on reste la première agence esport au monde. Mais notre but aujourd’hui, c’est de devenir la première agence gaming au monde », affirme Jérôme Coupez. Pour lui, l’esport n’est que le sommet de la pyramide du jeu vidéo. Prodigy s’attaque désormais à l’ensemble de l’écosystème : éditeurs, marques, créateurs, événements, contenus. Et ce toujours depuis Toulouse, siège historique de l’entreprise (quartier Basso Combo), même si les équipes sont désormais réparties aux quatre coins du monde.

C’est dans ce contexte de forte croissance que s’inscrit l’entrée de SEG au capital de Prodigy Agency. Fondée en 2000 par Kees Vos et Alex Kroes, SEG figure parmi les plus grandes agences du sport traditionnel dans le monde. Basée aux Pays-Bas, elle représente des figures majeures du football comme Pep Guardiola ou encore Robin van Persie, mais aussi des athlètes de premier plan en cyclisme, à l’image de Pauline Ferrand-Prévot. Le groupe est également présent dans le show-business, avec un portefeuille d’artistes internationaux.

Si le groupe néerlandais avait depuis longtemps compris l’intérêt de l’esport en lançant dès 2018 une division dédiée, celle-ci n’était jamais parvenue à s’imposer. La solution ? S’allier au numéro un. SEG a donc acquis 51 % de Prodigy Agency. La marque Prodigy est préservée, la division esport de SEG est intégrée sous son giron. Un choix loin d’être vécu comme un renoncement. « C’est l’inverse d’un crève-cœur. C’est du gagnant-gagnant », insiste l’entrepreneur toulousain.

Quand sport et gaming se rejoignent

Au-delà de l’opération capitalistique, ce rapprochement illustre une tendance de fond : la convergence entre sport traditionnel, esport et gaming. Des athlètes comme Lionel Messi, Sergio Agüero ou Antoine Griezmann investissent déjà dans l’esport. Les codes économiques (droits d’image, sponsoring, etc.) sont d’ailleurs de plus en plus similaires.

Une aubaine pour Prodigy qui entend désormais jouer un rôle de pont entre ces mondes. En apportant son expertise digitale et de création de contenu aux athlètes traditionnels, et en s’appuyant sur le réseau et la puissance de SEG pour accélérer son développement. « Mon ambition a toujours été de développer l’agence dans le sport traditionnel. Le faire seuls était un défi immense. Le faire avec un groupe qui représente déjà certains des plus grands athlètes du monde fait totalement sens », conclut Jérôme Coupez, dont l’aventure entrepreneuriale signe l’une des plus belles success stories économiques récentes de la Ville rose.

[1ZywOo, de son vrai nom Mathieu Herbaut, a été désigné en début d’année 2026 meilleur joueur du monde de Counter-Strike pour la quatrième fois, à l’occasion des HLTV Awards, organisés par le média référence sur le jeu.

[2Tyson Van Ngo, alias TenZ est un ancien joueur professionnel canadien de CS et Valorant, et désormais créateur de contenu et streamer.