Surcharge touristique : Murmuration met les données spatiales au service des territoires
Innovation. Face au défi de concilier croissance touristique et préservation des écosystèmes, Murmuration a développé un outil d’aide à la décision capable d’évaluer la capacité d’accueil des territoires. En s’appuyant sur les données satellitaires, l’IA et des indicateurs environnementaux, le Toulousain veut aider les décideurs à anticiper les effets du changement climatique.
Avec 77,5 Md€ de recettes internationales en 2025, en hausse de 9 % sur un an, la France n’a jamais autant gagné grâce au tourisme. Première destination mondiale, l’Hexagone affiche également un excédent record de 20,1 Md€ de sa balance touristique et vise désormais les 100 Md€ de recettes d’ici 2030. Mais derrière ces performances économiques se dessine un défi de taille : préserver les centres et quartiers historiques des villes, les littoraux, les parcs naturels... qui font justement l’attractivité des territoires.
L’enjeu est d’autant plus pressant que les effets du changement climatique s’intensifient. La France traverse en 2026 la pire saison des feux de son histoire, avec plus de 117 000 hectares de forêt détruits depuis le début de l’année et plus de 220 000 personnes évacuées dans plusieurs régions du sud. À cela s’ajoutent les épisodes d’inondations, les tensions sur la ressource en eau ou encore l’érosion de la biodiversité.
Mesurer pour mieux préserver les destinations
En Occitanie, où le tourisme génère entre 15,9 et 22,4 Md€ de retombées économiques chaque année, soit près de 10 % du PIB régional, la question est aussi centrale. Le secteur fait vivre entre 125 000 et 138 000 personnes, l’équivalent de 7 % de l’emploi marchand. Dans un territoire régulièrement confrontée aux incendies, notamment dans les Pyrénées-Orientales, mais aussi aux épisodes météorologiques extrêmes, la capacité des destinations à concilier attractivité et préservation de leur environnement devient un enjeu économique autant qu’écologique.
C’est précisément sur cette problématique que s’est positionnée Murmuration. Installée à Ramonville-Saint-Agne, la deeptech toulousaine développe des outils de mesure environnementale et de simulation climatique destinés aux acteurs du tourisme et de l’événementiel. Fondée en 2019 par des spécialistes issus du secteur spatial, l’entreprise exploite notamment les données satellitaires pour aider les destinations à anticiper les impacts du changement climatique et à mieux piloter leurs politiques touristiques.
Son produit phare, baptisé CCT pour Capacité de Charge Touristique, est opérationnel depuis 2024 après une année de recherche et développement, avant une montée en puissance en 2025. L’ambition affichée est claire, faire de cet indicateur « un référentiel international capable de mesurer la capacité d’un territoire à accueillir des visiteurs sans dégrader durablement son environnement », explique Cathy Sahuc, directrice générale de Murmuration.
Concrètement, l’outil attribue une note comprise entre 0 et 100 à un territoire en s’appuyant sur cinq grands critères : qualité de l’air, ressources en eau, état de la végétation, biodiversité et acceptabilité du tourisme par les habitants. Basée sur le concept scientifique « des limites planétaires », cette grille de lecture permet d’identifier les zones qui approchent d’un seuil critique. Lorsque le score devient trop faible, les recommandations peuvent aller jusqu’à suspendre la promotion touristique d’un site ou instaurer des quotas de fréquentation afin d’éviter des fermetures comme celles déjà observées dans les Calanques de Cassis ou sur la plage de Maya Bay, en Thaïlande.
« Pendant des décennies, les destinations ont cherché à attirer toujours plus de visiteurs. Désormais, la question est de savoir jusqu’où elles peuvent aller sans dégrader ce qui fait leur attractivité », résume Cathy Sahuc. Ses principaux clients ? Des organismes publics chargés du développement touristique : agences nationales d’attractivité, ministères du Tourisme, structures régionales ou départementales. Parmi eux figurent notamment la Slovénie, le Portugal, l’Australie ou encore le département de l’Aude et la Galice, en Espagne.
Le spatial et l’IA au service du tourisme durable
Au-delà de cet indicateur, Murmuration développe également « des observatoires environnementaux » qui permettent de mesurer l’impact d’activités humaines sur les écosystèmes. La Fédération internationale de l’automobile (FIA) s’appuie ainsi sur ses analyses pour évaluer les conséquences environnementales de certains rallyes. Le groupe Accor utilise, lui, ses outils pour mesurer l’attractivité environnementale autour de ses établissements, tandis qu’une autre multinationale les mobilise pour suivre « les actions de régénération de la biodiversité sur certaines plateformes aéroportuaires ».
La société commercialise également « des outils de simulation de résilience climatique ». Objectif ? Fournir des projections climatiques, estimer leurs conséquences économiques et accompagner les décisions d’investissement. « Les modèles peuvent par exemple évaluer l’intérêt d’implanter un futur complexe hôtelier selon les scénarios de montée du niveau de la mer ou de diminution de l’enneigement », détaille Cathy Sahuc.
Pour alimenter ses modèles, Murmuration s’appuie principalement sur les données du programme européen Copernicus. Environ 90 % des informations exploitées proviennent des satellites d’observation de la Terre de l’Agence spatiale européenne, complétées, lorsque cela est nécessaire, par des images à très haute résolution acquises auprès d’acteurs privés comme Airbus ou par des bases de données environnementales nationales. « L’intelligence artificielle intervient ensuite pour transformer ces masses de données en modèles prédictifs et indicateurs opérationnels », indique Cathy Sahuc avant d’insister : « Il ne s’agit pas d’IA générative, mais de modèles d’apprentissage capables de simuler des scénarios climatiques ou environnementaux. »
Une croissance sans levée de fonds, tournée vers l’Europe
Cette expertise trouve naturellement sa place à Toulouse. Les co-fondateurs, Cathy Sahuc et Tarek Habib, revendiquent leur héritage du secteur spatial, avec des parcours au CNES, chez Atos, CLS ou encore au sein de Magellium Artal Group. Un ancrage qui leur permet de bénéficier de l’écosystème local et d’un vivier de compétences spécialisées. L’entreprise compte aujourd’hui 20 salariés, dont une quinzaine d’ingénieurs, et a acquis l’an dernier un bâtiment de 200 m² au parc technologique du Canal à Ramonville-Saint-Agne afin d’accompagner sa croissance.
Cette dernière passe désormais par l’international. Deux filiales ont été ouvertes fin 2025, à Barcelone et à Malte. La première doit permettre d’accélérer sur le marché espagnol, confronté à des problématiques de surtourisme et fortement exposé aux effets du réchauffement climatique. La seconde s’appuie sur une relation historique avec le ministère maltais du Tourisme, premier client de Murmuration dès 2020, mais aussi sur la position stratégique de l’île dans l’écosystème de l’Agence spatiale européenne. Des recrutements de « country managers » et de développeurs sont déjà programmés dans ces deux implantations.
Sans avoir recours à une levée de fonds, choix assumé par sa direction, Murmuration a bénéficié d’environ 800 K€ d’aides publiques depuis sa création, notamment via France 2030. Lauréate du prix Galaxie 2023 et plébiscitée par l’agence de l’ONU pour le tourisme, l’entreprise revendique aujourd’hui une cinquantaine de clients et ambitionne de dépasser les 2 M€ de chiffre d’affaires en 2026. Son modèle repose principalement sur des abonnements annuels donnant accès à ses plateformes, complétés par des études sur mesure.
Portée par l’accélération des effets du changement climatique, dont les conséquences deviennent désormais « palpables », Murmuration entend poursuivre son développement. La deeptech toulousaine profite également de la montée en puissance des stratégies RSE au sein des entreprises privées qui ne peuvent plus ignorer la dimension environnementale dans leur politique de croissance. « Nous bénéficions en effet de cette dynamique, qu’elle soit portée par des obligations réglementaires ou par des enjeux d’image de marque », conclut Cathy Sahuc.