Informations régionales économiques et juridiques
140e année

TechTheMoon : objectif Lune depuis l’Occitanie

Espace. Le Cnes et Nubbo lancent le premier incubateur dédié exclusivement à la Lune. Cinq start-up toulousaines composent la première promotion de ce nouveau dispositif dont la vocation est de faire émerger des technologies innovantes déployables sur Terre et sur la Lune.

L’EuroHab développé, par Spartan Space, a reçu un prix international d’architecture de la fondation Jacques Rougerie. Spartan Space

Le satellite de la Terre aiguise plus que jamais les appétits, et ce partout dans le monde. C’est Thomas Fouquet, conseiller du directeur en charge de l’innovation, des applications et de la science du Centre national d’études spatiales (Cnes), qui l’a rappelé le 5 octobre à l’occasion de la présentation à la presse des cinq start-up qui intègrent cet automne le nouvel incubateur TechTheMoon. C’est même, selon lui, l’enjeu de la décennie : « le retour durable de l’Homme sur la Lune : c’est une dynamique qui a été enclenchée par les États-Unis. L’annonce de la Chine et de la Russie qui s’associent pour établir des bases lunaires : c’est une réalité. Et beaucoup, parmi les pays émergents sur le marché du spatial, veulent aussi être présents sur la Lune, à travers des missions robotiques et pourquoi pas habitées. » De fait, les premières mis- sions humaines sur la Lune sont attendues à horizon 2024, et une pré- sence durable en autonomie dès 2030.

La France et l’Europe veulent elles aussi en être et « se positionner parmi les leaders du NewSpace lunaire ». Une ambition qui passe par l’adoption d’une politique commune « permettant de structurer et de coordonner les investissements ». Une première étape en ce sens a été franchie côté français avec la création par le Cnes du Moonshot Institute, un forum d’acteurs publics et privés issus ou non du spatial qui a pour vocation de faire émerger un vaste écosystème rassemblant « de l’éducation à l’idéation, de la R & D/T à la commercialisation, de l’étudiant, l’entrepreneur, la start-up à l’entreprise, autour du développement technologique et économique pour et par la Lune ». De fait, ajoute Thomas Fouquet, « ce n’est qu’ensemble que nous relèverons ces grands défis qui sont devant nous ».

La création de TechTheMoon, « premier incubateur au monde dédié exclusivement à l’économie lunaire » intervient dans ce cadre. Basé à Toulouse, il est issu du partenariat signé en mai dernier entre Lionel Suchet, directeur général délégué du Cnes, et Guillaume Costecalde, président de Nubbo, incubateur et accélérateur de start-up d’Occitanie. Dans la foulée, un appel à projet a été lancé dans le but de faire émerger des projets « capables de répondre aux enjeux d’une présence humaine durable sur la Lune », notamment dans les domaines « infrastructures », « ressources » et « supports vie », la condition étant que ces projets d’innovation lunaire génèrent « un potentiel de retour sur investissement (ROI) à court terme pour la Terre ».

Six mois plus tard, on connaît enfin le nom des cinq start-up sélectionnées, parmi la douzaine de projets présentés. Elles viennent donc tout juste d’entamer un parcours inédit de 12 mois, à la fois au cœur du Cadmos (Centre d’aide au développement des activités en micropesanteur et des opérations spatiales) au sein du Cnes, et dans les locaux de la Cité, cet accompagnement allant « de l’idée au prototype pour la Lune, jusqu’à la levée de fonds et le lancement commercial de leur solution en réponse à un premier besoin de marché terrestre ». Les cinq start-up pourront, dans le cadre de l’accompagnement classique proposé par Nubbo, bénéficier d’une enveloppe de 50 K€ sous forme d’avances remboursables.

Anyfields

Créée en août 2020 à Toulouse par trois cofondateurs dont Stéphane Gemble, la start-up Anyfields travaille sur la mesure des rayonnements électromagnétiques et le diagnostic de la performance des antennes. « Nous souhaitons apporter un type d’instrument de mesure innovant qui permet de visualiser le champ électromagnétique émis par une antenne. Nous nous appuyons pour cela sur une technologie mature développée par l’Onera avec l’appui du Cnes, dite de thermographie infrarouge ».

Suffisamment compact, l’outil développé par Anyfield pourra être embarqué sur la Lune où il permettra d’effectuer « la maintenance des systèmes rayonnants de communication et de navigation et de pilotage des différents systèmes », détaille Stéphane Gemble. Sur Terre, le développement exponentiel des objets connectés nécessite également des solutions de contrôle de leurs systèmes rayonnants, un vaste marché que pourra adresser également Anyfields. « Notre outil permettra d’autonomiser les activités de test et de les démocratiser », ajoute-t-il.

Metis

Le projet Metis, porté par Fulvio Infante et trois autres scientifiques, s’intéresse, lui, à la détection de défauts sur un équipement ainsi qu’à l’identification in situ des matériaux. « Nous avons développé plusieurs instruments d’imagerie technique (solutions optiques et de traitement numérique) qui permettent de faire ce type d’analyse à distance, sans contact et dans les conditions ambiantes. Or, nous nous sommes aperçus que la technologie que nous avions développée pouvait s’appliquer à des domaines très variés », détaille le fondateur d’Instrapec, une société créée il y a dix ans en collaboration avec le Cnes et spécialisée dans la localisation et l’isolation des défaillances sur des assemblages complexes grâce à la microscopie magnétique.

Dans l’espace, par exemple, « pouvoir analyser des matériaux à distance, les détecter et les localiser dans une scène va devenir un vrai enjeu pour les spationautes amenés à travailler sur la surface lunaire », ajoute Fulvio Infante. Auparavant pour effectuer ces analyses, il fallait ramener les objets en laboratoire. Sur Terre aussi, la technologie développée par Metis devrait trouver rapidement de nombreuses applications depuis le démantèlement des installations nucléaires jusqu’à la traçabilité des œuvres d’art. Les porteurs du projet Metis qui ont déjà développé deux prototypes de caméras spectrales, travaillent sur un troisième dont la sortie est prévue en début d’année prochaine.

Orius Technologie

La start-up a été créée par des spécialistes de l’agriculture indoor (100 % en intérieur). « Nous concevons des technologies de précision pour la production de végétaux, détaille Paul-Hector Oliver, l’un des trois cofondateurs. Nous espérons pouvoir demain adapter ces technologies à la production de micro-organismes, de champignons et d’algues. » Selon Paul-Hector Oliver, cette technologie présente plusieurs intérêts dont la polyvalence – « pouvoir produire dans une même enveloppe des plantes très différentes », l’autonomie – « il s’agit de réduire au maximum les tâches de maintenance », la productivité et la sobriété – « l’idée est de produire un maximum en utilisant le moins possible ». Si dans l’espace où les volumes sont contraints, les applications paraissent évidentes, sur Terre, la technologie sur laquelle travaille l’équipe présente également de sérieux atouts.

« L’intérêt ici est d’avoir une unité de production standardisée. Ainsi, le module pourra servir soit aux équipes de recherche en agriculture afin d’accélérer les cycles de production en vue de sélections variétales ou d’essais sur les plantes ; soit pour la production de molécules d’intérêt ou de composés spécifiques pour la pharmacie et la cosmétique. Dans ces industries, une partie des acteurs souhaitent passer d’une production pétrosourcée de ces molécules à une production biosourcée. Or aujourd’hui passer par l’agriculture conventionnelle ne les satisfait pas du fait que la production n’est pas stable et souvent éloignée. » Les systèmes développés par Orius Technologie pourraient résoudre ces difficultés.

Spartan Space

Fondée en début d’année par Peter Weiss, un ancien haut cadre de la Comex, la start-up développe un concept d’habitat spatial gonflable, l’EuroHab. Conçu comme une charge utile sur un alunisseur, il se déploie une fois posé sur le sol lunaire. Également capable de se mouvoir, « il offrira aux spationautes un habitat relais pour l’exploration, à la manière d’un camp de base », détaille Peter Weiss. Son projet lui a valu de remporter l’an dernier un prix international d’architecture de la fondation Jacques Rougerie. La Nasa prévoit dans le cadre de son programme Artemis l’installation d’une base habitée à la surface de la Lune, mais souhaite disposer de bases secondaires pour étendre le rayon d’action des équipages. L’EuroHab vise à répondre à ce besoin.

The Exploration Company

La dernière des cinq start-up incubées au sein de TechTheMoon a pour ambition de « démocratiser l’accès à la Lune pour les industries spatiales et non-spatiales grâce à des véhicules spatiaux réutilisables ». L’équipe emmenée par Hélène Huby et basée à Toulouse et près de Munich, développe un engin spatial modulable puisqu’il sera utilisable à la fois en orbite pour la pratique d’expériences scientifiques et comme véhicule lunaire. Ce véhicule, réutilisable et ravitaillable en orbite, devrait représenter un coût d’exploitation bien moindre que ceux de l’ISS et des véhicules conçus par les start-up américaines, grâce à l’utilisation d’une plateforme technologique unique. « Nous voulons être le meilleur des taxis spatiaux », assure Hélène Huby. Sur Terre, les équipements développés par The Exploration Company pourront trouver application dans le domaine de la surveillance militaire notamment.

Agnès Bergon