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Cyclologistique en Occitanie : pour changer de braquet, les acteurs de la filière cherchent des relais de croissance

Reportage. Alors que les grandes villes suffoquent entre trafic saturé, pollution de l’air, explosion du e-commerce…, des acteurs de la logistique urbaine misent sur le vélo cargo pour verdir leur activité. Après les métropoles, les petites et moyennes communes représentent de nouveaux territoires à conquérir pour changer d’échelle. Mais comment y parvenir ? Quels leviers activer ? Réponse dans ce second volet de notre enquête sur un secteur en pleine accélération.

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Les acteurs locaux se penchent sur le cas de la logistique dans les petites communes d’Occitanie, avec des problématiques différentes. (©Douze Cycles)

Avec 7,8 milliards d’objets livrés en France en 2024, générant un revenu de 15,5 Md€ hors taxes, selon l’Arcep [1], la livraison est un secteur porteur. Revers de la médaille, le transport de marchandises génère un impact carbone élevé, et participe à la congestion du trafic dans les centres-villes, à commencer par Toulouse.

Solution dans l’air du temps, la livraison du dernier kilomètre à vélo cargo permet d’assurer un service efficace et de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Si le modèle se développe légitimement dans les grandes métropoles (pour lire le premier volet de notre enquête sur le sujet, cliquez-ici), les acteurs de la filière souhaitent aussi conquérir les territoires ruraux, où les enjeux de mobilité sont également très importants.

La Poste Occitanie en première ligne

« Dans des communes de 5 000 à 30 000 habitants, les capacités de développement sont en effet très importantes », estime Gauthier Urbain, porte-parole de l’association parisienne des Boîtes à Vélo. « Des villes comme Montauban, Castres et Carcassonne ont le potentiel pour devenir des territoires pionniers et porteurs », affirme l’intéressé.

Acteur principal dans cette transition vers la livraison bas-carbone, La Poste est à la tête d’une flotte nationale de 1 200 vélos cargos. « En région, nous en possédons plus d’une centaine, dont 20 sur la seule ville de Toulouse », détaille Frédéric Moulin, chef de projet logistique régionale pour le groupe public. « Dans les communes de 15 000 à 20 000 habitants, nous renforçons notre parc de véhicules en fonction de la localisation de nos centres de tri. »

À Narbonne (50 000 habitants) comme à Bram (plus de 3 000 habitants), situées toutes deux dans l’Aude, les postiers réalisent ainsi une partie de leur tournée avec un vélo cargo triporteur.

En Occitanie, la Poste est à la tête d’une flotte de 100 vélos cargos sur 1 200 dans toute la France, ce qui en fait l’un des principaux acteurs de la filière. (©La Poste)

Dans le même esprit, la start-up toulousaine AppliColis, spécialisée dans la mise en relation de clients avec des entreprises de livraisons en vélos cargos, a établi un partenariat avec la pépite Docteur Conso pour développer le premier modèle de « Smart village » de France, à Cazères en Haute-Garonne.

« Via une plateforme numérique, le but est de dynamiser le commerce local et de le combiner avec un système de transport à vélo de personnes ou de biens, entre les commerçants et les habitants de la ville. Le tout accessible depuis son smartphone », précise Vincent Monteil, co-fondateur d’AppliColis. Un système qui démontre la pertinence de la cyclologistique via la mutualisation des services sur un territoire de près de 5 000 habitants.

Mutualiser pour mieux livrer

En plus de développer le modèle dans des villes de petite et moyenne taille, William Gaillard, directeur général de Transports Senges, expert de la logistique du dernier kilomètre installé à Saint-Simon dans le sud de Toulouse, défend lui aussi le bien fondé de la mutualisation. Le fondateur de l’entreprise (18 M€ de CA et 327 salariés) estime qu’en plus de centraliser la réception des colis de leurs clients, il faut aller plus loin et partager des hubs entre les différents acteurs de la logistique. « Cela doit nous permettre d’avoir un seul véhicule qui assure la tournée, au lieu de 12 camions qui repassent chez le même destinataire », souligne l’intéressé.

La cyclologistique transporte 1 à 3 % des colis urbains en France, mais le modèle est adopté par de nombreux acteurs qui ont l’ambition de diversifier leurs mode de livraison. (©La Gazette du Midi)

Aujourd’hui, le logisticien, prestataire pour DHL, UPS ou encore Amazon, propose des livraisons à vélo dans le centre de la Ville rose. Un positionnement qui fait suite au rachat en 2018 d’Altern’Mobile, société pionnière de la cyclologistique, propriétaire d’un entrepôt à 400 m du Capitole.

Centraliser la livraison des colis des différents acteurs du commerce en ligne et de la logistique, une solution de bon sens qui permet de partager les investissements et donc les risques. Toujours dans cette optique de mutualiser les outils et les services, le fabricant toulousain de vélos cargos Cobrane Design (1,3 M€ de CA en 2025), a, lui, décidé de mettre à profit le réseau de cars régionaux LiO, géré par la Région Occitanie avec une idée simple : transporter des colis dans les petites communes desservies au départ de Montpellier et de Toulouse.

Résultat d’un partenariat entre la société et le transporteur Services Écusson Vert (SEV), le projet baptisé CarVLog consiste à utiliser l’espace disponible dans les soutes des cars pour transporter les fameux colis. Concrètement, « à l’arrivée, un vélo-cargo de Cobrane prend la relève et les livre directement à leurs destinataires », détaille Raphaël Colombier, directeur général de la société.

Encore en phase d’expérimentation, le modèle pourrait être élargir à d’autres territoires toujours selon son dirigeant. « Nous travaillons actuellement sur un cahier des charges à présenter aux communes intéressées afin de lever toutes les problématiques en termes de transfert de charge, et de responsabilité », souligne-t-il.

Sur la piste du « premier kilomètre »

Paul Marty et Gaëtan Tanza sont les co-fondateurs des Cargos Toulousains, spécialistes de la livraison à vélo dans le centre de la Ville rose. (©La Gazette du Midi)

Au cœur de la Ville rose, Les Cargos Toulousains, start-up de livraison à vélo cargo fondée début 2025, imaginent, eux, avec leur partenaire historique le géant GLS (550 M€ de CA) comment faire évoluer la cyclologistique, jusqu’ici centrée sur le dernier kilomètre. « Pourquoi ne pas parler aussi de celle du premier kilomètre ? Dans les métropoles engorgées, il est tout autant contraignant de faire sortir les marchandises que de les faire entrer », note Paul Marty, co-fondateur de la jeune pousse.

Le dirigeant de l’entreprise aux 210 K€ de chiffre d’affaires, à la tête d’une dizaine de salariés, propose ainsi un nouveau modèle de collecte et de transport de marchandise qui s’adresse « à des clients professionnels, des enseignes et des petits magasins locaux qui ont de la clientèle partout en France, mais aussi en Europe ». Un nouveau service qui sera opérationnel dans les prochains mois.

Ainsi, si la cyclologistique urbaine est encore une activité de niche, elle est promise à un grand avenir. C’est en tout cas ce que veulent croire ses promoteurs. Plus rapide, moins émettrice et économiquement viable, la livraison en vélo cargo séduit logisticiens, collectivités et commerçants. Reste désormais un défi majeur : passer à l’échelle, clarifier les règles du jeu et étendre le modèle au-delà des centres urbains. Car si le vélo a déjà trouvé sa place dans la livraison du dernier kilomètre, c’est bien l’ensemble de la chaîne logistique qu’il ambitionne désormais de transformer.

[1L’Arcep est l’autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse.