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Enquête : à Toulouse, la cyclologistique gagne-t-elle vraiment du terrain ?

Reportage. Alors que les métropoles suffoquent entre trafic saturé, pollution de l’air, explosion du e-commerce…, à Toulouse, des acteurs de la logistique urbaine misent sur le vélo cargo pour verdir leur activité, notamment sur le dernier kilomètre. Mais entre viabilité économique et impératif écologique, la cyclologistique est-elle vraiment une solution pérenne ? Premier volet de cette enquête sur un secteur en pleine accélération.

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L’entreprise Les Cargos Toulousains, située au 26 rue Danielle Casanova, est spécialisée dans la livraison de colis à vélo cargo. (©Gazette du Midi)

Le camion de livraison vient de se garer devant le 26 de la rue Danielle Casanova dans le quartier des Chalets à Toulouse, et son chauffeur rabat la porte arrière, devant l’entrée du local. Il est 8 h 30 et l’arrivée des premiers colis marque le début de la journée chez Les Cargos Toulousains, le spécialiste de la livraison à vélo. En 30 minutes, les marchandises sont stockées, le véhicule repart, et les premiers livreurs chargent leurs vélos cargos biporteurs avec des produits frais à destination ce matin de plusieurs boulangeries du centre-ville.

Cette mécanique réglée comme du papier à musique permet à l’entreprise fondée par Paul Marty et Gaëtan Tenza de livrer plus de 2 900 colis par semaine depuis maintenant un an. Les deux jeunes entrepreneurs font partie de ceux qui investissent dans cette nouvelle méthode de livraison du « dernier kilomètre », comme on l’appelle. En France, la cyclologistique représente aujourd’hui 1 à 3 % des livraisons de marchandises en zone urbaine. Mais face à une demande de plus en plus importante, portée par les enjeux liés à la transition écologique, le secteur se structure et surfe sur une croissance dynamique.

110 000 emplois créés d’ici 2050

Si dans l’Hexagone, les vélos à marchandises sillonnent les routes depuis le début du XXᵉ siècle, « c’est seulement depuis les années 2000 que l’on voit des entreprises de cyclologistique se développer, avec l’avènement des vélos à assistance électrique », explique Gauthier Urbain, porte-parole de l’association professionnelle des Boîtes à Vélos basée à Paris. Preuve de cet essor, une étude réalisée en 2021 par le think tank du Shift Project estimait déjà à plus de 110 000 le nombre d’emplois créés sur le territoire d’ici à 2050 dans le secteur. Des perspectives qui nourrissent l’appétit des acteurs de la filière qui étaient d’ailleurs réunis pour la première fois à Toulouse le 27 novembre dernier lors d’un forum d’envergure nationale.

Parmi l’ensemble des livraisons, Les Cargos Toulousains réalisent 1 200 livraisons en course à course par mois. (©Gazette du Midi)

Gauthier Urbain définit la cyclologistique comme étant « le fait de réaliser à vélo le dernier kilomètre qui sépare l’entrepôt de collecte des colis à la porte du client ». Dans les métropoles, ce mode de livraison vient peu à peu remplacer les véhicules utilitaires légers, équipés d’un moteur thermique ou électrique.

Un développement qui s’inscrit dans le cadre des engagements environnementaux pris par le gouvernement français. Les objectifs étant de réduire de 40 % d’ici à 2035 les émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays. La cyclologistique apparaît comme un des leviers pour y parvenir.

Sur le terrain, les acteurs publics comme privés sont d’ailleurs nombreux à pousser dans ce sens. À l’image des toulousains AppliColis, Transports Senges ou encore La Poste. Tous investissent dans des flottes de vélos cargos biporteurs, triporteurs, avec ou sans caisson, assortis d’une remorque, aidés d’une assistance électrique ou à la force des jambes. Avec des capacités allant jusqu’à 350 kg par véhicule, et des volumes de transport jusqu’à 2 m³ de marchandises, ces livraisons sont modulables en fonction de la demande client.

Sur l’ensemble du marché, 55 % des livraisons à vélo cargo se font en tournée et le reste en course à course, c’est-à-dire d’un point de collecte à un point de livraison. Un modèle qui constitue, par exemple, une importante partie de l’activité des Cargos Toulousains. « À l’échelle nationale, vous avez 26 % des marchandises qui sont des colis destinés aux particuliers, et 16 % aux professionnels », ajoute Gauthier Urbain.

Autre acteur local, AppliColis, société coopérative d’intérêt collectif fondée en 2017 par Vincent Monteil et Florent Fournier, met en relation des clients et des professionnels de la cyclologistique pour des missions spécifiques. La plateforme facilite par exemple la mise en place de services de livraison de courses à domicile, entre des supermarchés et des particuliers. De leur côté, Les Cargos Toulousains livrent des produits frais aux commerces de bouche de la Ville rose, mais aussi des documents administratifs pour le compte de Toulouse Métropole et de l’Institut Cybersécurité Occitanie.

Six fois moins de gaz à effet de serre

Reconnaissables dans les rues avec leur flotte de vélos colorés, Les Cargos Toulousains, qui ont annoncé un chiffre d’affaires de 210 K€ sur la période de mai à novembre 2025, se veulent les fers de lance de cette révolution verte. « Face aux contraintes liées aux travaux de la ligne C du métro, aux zones piétonnes et aux rues étroites du centre, le vélo cargo peut se faufiler, ce qui en fait un atout important dans l’efficacité des livraisons », détaille Paul Marty, son dirigeant. Pointant également les opportunités que représenterait la mise en œuvre effective des restrictions de circulation liées aux zones à faibles émissions (ZFE).

La Poste, premier acteur national de la cyclologistique, possède une flotte de 20 vélos cargos dans Toulouse intra-muros. (©La Poste)

Ce mode de livraison, qui permet de s’affranchir en grande partie des contraintes de la circulation, serait même deux fois plus rapide que les véhicules standards selon une étude publiée en 2024 par les Boîtes à Vélos. Un constat que partage d’ailleurs William Gaillard, fondateur de l’entreprise Transports Senges (18 M€ de CA), installée à Saint-Simon. Avec six entrepôts dans le Sud-Ouest, la société transporte les colis de clients tels qu’UPS et Chronopost, les commandes réalisées via Amazon ou Temu, sans oublier les produits de marque Apple. « La cyclologistique coûte moins cher à l’entretien que les véhicules classiques. Il faut en effet compter au plus 860 € par vélo cargo triporteur hors taxe pour un an », détaille l’intéressé qui revendique une flotte de 37 vélos cargos à Toulouse.

En plus de la pointer du doigt pour ses nuisances sonores, l’Agence de la transition écologique (Ademe) estime que « la logistique urbaine » est responsable de 25 % des émissions de GES en ville. En revanche, le transport de marchandises à vélo, lui, émet six fois moins, et évite les dépenses en carburant, un atout majeur pour la trésorerie des logisticiens. En témoignent les investissements réalisés par La Poste, qui, à elle seule, possède plus de la moitié des parts de marché de la livraison de colis en France. L’opérateur se place comme le principal acteur de la cyclologistique, avec une flotte composée de 1 200 triporteurs, soit la moitié des vélos cargos professionnels dans l’Hexagone, dont une centaine en Occitanie.

Un cadre juridique plus clair pour booster l’activité

Posséder et utiliser un vélo cargo est estimé en moyenne de 200 à 600 € par mois, pour un véhicule qui fait 40 000 kilomètres en trois ans, selon les Boîtes à Vélo. (©Gazette du Midi)

Filière en devenir, ses acteurs plaident pour une meilleure reconnaissance de la part des pouvoirs publics avec notamment l’élaboration d’un cadre réglementaire amélioré, condition sine qua none à son développement.

En effet, aujourd’hui le secteur baigne dans un flou juridique, avec des cyclistes placés sur le même pied d’égalité et ce, quel que soit le modèle de leur deux-roues. Ainsi, d’après l’article R311-1, 6.11, du code de la route, « les vélos cargos à assistances bénéficient du même statut que les vélos électriques classiques, s’ils sont équipés d’une batterie d’une puissance maximum de 0,25 kilowatt, d’une vitesse limitée à 25 km/h, et dont l’assistance ne s’active que lorsque le cycliste pédale ».

Grâce à ce statut, si les livreurs à vélos cargos sont bien autorisés à emprunter les aménagements cyclables et les aires piétonnes (articles R110-2 et R431-9 du code de la route), les conflits entre usagers sont nombreux. Les professionnels du secteur dénonçant l’absence de règle concernant les caractéristiques des attelages, des remorques, des charges transportées, etc.

Pour changer la donne, La Poste travaille en ce moment avec Toulouse Métropole à la prise en compte de ce type de livraisons dans l’aménagement urbain. « Dans le cadre d’une convention signée avec la collectivité, nous imaginons comment intégrer des aires spécifiques pour le stationnement et des espaces de circulation pour les vélos cargos, de manière à équilibrer le partage de la chaussée entre les différents usagers », se félicite Frédéric Moulin, chef de projet logistique régionale pour le compte du géant français.

Autre bonne nouvelle, des normes harmonisées à l’échelle européenne sont en cours d’élaboration annoncent l’association des Boîtes à Vélos et l’Ademe.

Ainsi, si la révolution de la cyclologistique est bel et bien en marche dans les grandes métropoles, son avenir se jouera aussi dans les plus petites communes. Des territoires qu’elle doit encore conquérir. Pour y parvenir, les opérateurs planchent sur de nouveaux produits et services. Mais également sur des stratégies offensives pour embarquer le plus de monde dans ce qu’ils espèrent être un bouleversement économique, sociétal et environnemental.

Une enquête à suivre sur le site de la Gazette du Midi avec l’article : « Cyclologistique en Occitanie : pour changer de braquet, les acteurs de la filière cherchent des relais de croissance ».