Que sont-ils devenus ? De Mana à Little Montana, la réinvention entrepreneuriale de Stéphanie Loutfi Le Grand
Série 3/4. En 2023, Mana ambitionnait de déployer l’agroforesterie à grande échelle. Mais la complexité du label bas carbone a freiné net son développement. Deux ans plus tard, sa fondatrice a tourné la page et cultive désormais sa propre exploitation de 22 hectares dans le Tarn-et-Garonne.
En 2023, la Gazette du Midi mettait en lumière Mana, la jeune entreprise haut-garonnaise fondée par Stéphanie Loutfi Le Grand pour réconcilier agriculture et écologie grâce à l’agroforesterie. Deux ans plus tard, le rideau est tombé. Mana n’existe plus. Mais loin d’un renoncement, cette fin marque surtout le début d’un nouveau chapitre, tout aussi palpitant.
À l’origine, Mana portait une ambition claire : planter des arbres au cœur des cultures agricoles pour régénérer les sols, réduire les intrants, stocker du carbone et offrir aux agriculteurs un revenu complémentaire, tout en répondant aux attentes RSE des entreprises. Une vision pragmatique, nourrie autant par une tradition agricole familiale que par un parcours entrepreneurial hors des sentiers battus.
Un projet prêt à décoller… cloué au sol par les normes
En 2023, tout converge vers une étape décisive : la labellisation bas carbone, sésame indispensable décerné par le ministère de la Transition écologique [1] pour accéder à des projets d’envergure. Des plantations pilotes voient le jour en Occitanie, les partenaires sont prêts. À l’image du partenariat signé avec Transitions Optical, spécialiste mondial des verres photochromiques. Mais très vite, la machine administrative se grippe.
« C’est là-dessus que j’ai trébuché pendant plus d’un an, raconte-t-elle. La labellisation est déjà extrêmement complexe en soi, mais surtout, l’agroforesterie n’existait tout simplement pas dans le référentiel. On pouvait labelliser du boisement ou du reboisement, pas le mélange cultures-arbres, qui était pourtant le cœur de mon projet. »
Autre obstacle majeur : le paulownia, arbre choisi pour développer son projet. « C’est un arbre incroyable, capable de pousser seul sur un champ nu, très performant en captation carbone, exploitable en moins de dix ans. Mais il n’était référencé nulle part. Impossible de certifier quoi que ce soit. »
Face à elle, un paysage dominé par de très grandes structures. « Les projets labellisés étaient portés par l’Office national des forêts (ONF), le Centre national de la propriété forestière (CNPF)… Moi, seule à la tête d’une jeune start-up, sans moyens pour financer des cabinets de conseil, c’était mission impossible », confie Stéphanie Loutfi Le Grand qui n’a pourtant pas ménagé ses efforts :
J’ai multiplié les démarches auprès de l’Ademe, des chambres d’agriculture ou des instances du label, mais elles sont toutes restées sans réponse. J’ai eu le sentiment d’être baladée de service en service, face à des portes systématiquement fermées. »
Clore Mana pour mieux se réinventer
Malgré ce qui s’apparente à un véritable parcours du combattant, pendant près d’un an, elle s’acharne. En vain malheureusement. Les projets continuent à petite échelle, insuffisants pour assurer la viabilité de l’entreprise. Et la vie personnelle s’invite dans l’équation : une seconde grossesse fin 2024, l’achat d’une exploitation agricole avec son mari, et le constat qu’il faut trancher. Mana entre en liquidation amiable. Environ 1 500 arbres auront été plantés.
« Je ne parle pas d’échec, insiste pourtant aujourd’hui l’intéressée. Mana a été une transition. » Une transition qui l’amène à revenir au terrain. Elle passe à distance un bac professionnel agricole. « J’avais besoin de compétences agricoles “pures”. J’ai obtenu mon bac pro Conduite de productions horticoles mi-2024. Après des mois de paperasse, être de nouveau dans l’action a été une vraie bouffée d’oxygène. »
Quelques mois plus tard, elle rachète une exploitation arboricole de 22 hectares, dont sept hectares de verger, à L’Honor-de-Cos, au nord de Montauban. Le projet prend un nouveau nom : Little Montana – Le Verger des Garrigues. Cerises, abricots, pêches, brugnons, raisin de table, bientôt des oliviers… et aussi du paulownia, pour continuer à expérimenter. « Sur la ferme, je fais enfin ce que je voulais faire avec Mana : de l’écologie concrète, de l’autonomie, de la diversification. »
La vente se fait en circuit court, via les marchés toulousains de Saint-Aubin, Soupetard et Lers, par l’intermédiaire d’une autre productrice. Les coopératives, en revanche, sont écartées, « trop de calibrage, et surtout pas assez de lien ». L’exploitante tarn-et-garonnaise annonce aussi son souhait de rejoindre courant 2026 le carré des producteurs du Grand Marché Toulouse Occitanie.
Les mains dans la terre pour transmettre autrement
À moyen et long terme, les projets se multiplient : transformation des fruits (confitures, jus, huile d’olive), rénovation du corps de ferme, agritourisme, séminaires d’entreprise. « Lorsque j’aurai bien pris en main l’exploitation, le but est aussi de faire enfiler les bottes à des salariés, de leur faire planter un arbre, de cueillir une pêche... Bref, de leur montrer ce qu’est vraiment l’agriculture aujourd’hui parce que malheureusement beaucoup de gens en sont très éloignés », explique, sans jugement, Stéphanie Loutfi Le Grand.
Une autre manière pour elle de poursuivre la mission de Mana de façon plus directe. « C’est une nouvelle approche, mais les grands principes sont les mêmes », résume-t-elle. Avec le recul, la cheffe d’entreprise partage volontiers les leçons tirées de son parcours :
Ne pas avoir peur de se lancer. Mais surtout, savoir s’arrêter. On glorifie beaucoup la persévérance à tout prix, alors qu’il faut parfois savoir dire stop, même quand la trésorerie est saine. »
Un discours nourri par son expérience de juge au tribunal de commerce de Toulouse. « J’ai vu trop de chefs d’entreprise finir écrasés par des dettes personnelles. Il faut préserver sa santé mentale. Rebondir fait aussi partie de l’entrepreneuriat. » Aujourd’hui, elle se dit à sa place. « J’ai trouvé de l’équilibre, du concret, la liberté de produire, de vendre, d’accueillir. » Et une conviction forte : sans Mana, rien de tout cela n’aurait existé.
[1] Le label bas-carbone est un cadre de certification carbone national volontaire. Porté par le ministère de la Transition écologique et solidaire, ce référentiel innovant et transparent offre des garanties sur la qualité des projets locaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre ou de séquestration naturelle du carbone. Des garanties qui ouvrent aux porteurs de ces projets de nouvelles perspectives de financement.