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141e année

Catherine Huard Lefin

Esprit ingénieux au féminin.

Catherine Huard Lefin. DR

À la soixantaine sonnée, Catherine Huard Lefin, a la trempe d’une sportive et celle des entrepreneurs. Elle fait partie de ces femmes à l’esprit marathonien, qui franchissent la ligne d’arrivée, avec une longueur d’avance. Bac scientifique décroché à 16 ans, seule femme de sa promo à l’école d’ingénieurs en électrique et électronique à Paris, seule femme nommée directrice technique à 32 ans au sein d’une PME, femme visionnaire avec la création d’iTekway, entreprise qui emploie près 70 % d’ingénieurs et techniciens en situation de handicap, sont quelques-unes des performances qui ponctuent le parcours de cette frondeuse. Pourtant, à la course, cette sexagénaire, vive et qui n’est pas peu fière « de ne pas faire son âge », préfère la danse, la randonnée et aujourd’hui la musculation.

Mais, celle qui à l’aube de sa vie d’adulte aurait pu devenir un petit rat d’opéra, a pourtant choisi de faire carrière dans l’univers de l’ingénierie, et de suivre les pas de ses parents entrepreneurs dans l’électronique. La benjamine de la famille a, en effet, dans sa jeunesse, été séduite par les câbles multicouleurs et n’a jamais quitté des yeux ce milieu. À la tête d’iTekway, son entreprise a d’ailleurs été nommée dans la catégorie solidarité des Trophées de l’Avenir 2021. Une reconnaissance supplémentaire pour la fondatrice, qui, n’a jamais laissé son audace dans sa poche, tout comme sa verve. En 2008, après avoir dirigé pendant cinq ans, une BU avionique, avec sous ses ordres 200 ingénieurs, au sein du groupe Aeroconseil, une société de services aéronautiques toulousaine, elle prend le virage de l’entrepreneuriat avec en ligne de mire, l’envie de manager à sa façon.

« Cette image de gens limités excluait de fait des personnes en situation de handicap avec parfois de belles carrières derrière elles »

« Cette dernière expérience salariale m’a poussé à créer ma boîte. Je subissais la dure loi du middle management, à savoir que je devais faire appliquer des décisions qui n’étaient pas toujours en adéquation avec ma vision ou qui échappaient à ma compréhension. Je n’étais pas libre de mes mouvements, et ce, également pour le recrutement, à l’inverse de mon précédent poste à responsabilités. J’étais obligée d’embaucher uniquement des profils qui avaient suivi la voie royale. Je trouvais ça injuste », reconnaît Catherine Huard Lefin. Dotée d’une fibre sociale, la chef d’orchestre quitte alors un poste « rêvé » pour plonger dans l’inconnu et se frotter au monde du handicap confronté à des écueils.

Un changement de mentalité

« Je voulais donner une chance à des profils moins prestigieux sur le papier. Et puis, tout en mûrissant mon projet en parallèle de mon poste, j’ai rencontré des personnes handicapées, et j’ai pris conscience que ma vision était vétuste. Certaines possédaient de beaux diplômes avec un trou dans leur CV suite à une longue période de maladie ou de rééducation, etc. Ces profils subissent en général une triple peine car ils restent longtemps au chômage, puis enchaînent avec des contrats précaires et peinent à rebondir. D’autant que 80 % des handicaps sont invisibles. La bienveillance est encore bien trop rare à leur encontre », pointe la chef d’entreprise, qui au début de l’aventure a progressivement avancé ses pions pour se faire une place, hors du cadre de l’ingénierie.

Elle a créé, en premier lieu, Bureau Gestion Conseil 31, une SAS dédiée à des prestations administratives, commercialisées sous la marque Soluc’EA. « Je me suis, dans un premier temps, orientée vers cette activité car je trouvais plus facilement des candidats, reconnait-elle. Historiquement les entreprises adaptées, ex-ateliers protégés, s’orientaient vers des métiers moins bien perçus d’un point de vue social et se sont tiré une balle dans le pied. Cette image de gens limités excluait de fait des personnes en situation de handicap avec parfois de belles carrières derrière elles. À l’époque, les ingénieurs refusaient de se faire reconnaître travailleurs handicapés car c’était perçu comme dégradant. Du côté des clients, j’ai dû également m’insurger à maintes reprises contre une flopée d’idées reçues. Aujourd’hui, grâce à la médiatisation, la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) a moins mauvaise presse. »

La néoentrepreneuse fait ainsi preuve de détermination pour parvenir à concrétiser son projet initial. « J’ai passé trois ans sans me payer et deux autres années avec des rémunérations très basses. Nous étions six à vivre notamment grâce au salaire de mon mari, confie la mère de quatre enfants. À ce moment-là, j’avais trois collaborateurs. J’ai failli jeter l’éponge. » En 2011, gratifiée du prix Handi-entreprise Midi-Pyrénées, un autre avenir se dessine pour la structure. « J’ai candidaté sans trop y croire. Au final, cela m’a permis de me faire connaître, toute petite que j’étais. » Dans la foulée, la dirigeante demande l’agrément de l’entreprise adaptée qu’elle obtient en 2013 après un long parcours du combattant, ce qui lui permet de faire décoller son activité.

Création de iTekway

« Les entreprises de plus de 20 salariés étaient soumises à l’obligation d’emploi de personnes handicapées soit 6% de leurs effectifs. Pour ce faire, elles pouvaient passer par une entreprise adaptée comme la mienne, ce qui leur permettait de répondre à leurs engagements tout en minorant leur contribution Agefiph. De nombreuses sociétés se sont ainsi adressées à moi, dont le groupe Airbus qui avait des besoins via ses sous-traitants sur la partie ingénierie », explique la chef d’entreprise. Elle crée ainsi iTekway, un pure player dans les domaines de l’industrie, du transport, de la défense, de l’aéronautique, etc., aujourd’hui présent à Toulouse, Aix-en-Provence et Paris.

« Je passais des heures dans les tours de contrôle à contempler le décollage et l’atterrissage des avions. Cela a fini d’allumer ma flamme. »

« Conception, calcul et modélisation, programmation informatique, suivi d’essais, validation de systèmes, support technique et administratif, études d’accessibilité font parties des missions quotidiennes de mes collaborateurs. J’avais toujours comme objectif de construire une activité d’ingénierie avec des personnes handicapées, mais une étape intermédiaire était nécessaire pour me faire reconnaître par mes pairs à savoir les associations et me faire un nom dans un milieu fermé. » Si l’aéronautique représente encore 60% de l’activité, la dirigeante a cependant entamé une diversification un an avant la Covid. Une stratégie payante qui a permis de traverser la période de pandémie sans subir trop de trous d’air. « Nous avons aussi été aidés financièrement, puis étant donné qu’il existe sur le marché peu d’ingénieurs formés handicapés, Airbus qui ne voulait pas prendre le risque de les perdre a maintenu 30 à 40 % d’activité ».

Aujourd’hui, à la tête d’une holding de 75 collaborateurs, qui devrait peser 5 M€ en 2022, dont iTekway représente 70% du CA, Catherine Huard Lefin affiche un grand sourire et de belles ambitions. Elle entend doubler son effectif d’ici deux ans. « J’ai racheté, l’an dernier, Sabooj, une entreprise de communication parisienne, à ce moment-là en perte de vitesse, qui est aussi une entreprise adaptée. J’ai créé une holding qui détient 70 % de celle-ci et la totalité de BGC 31. L’agence Sabooj, est une activité complémentaire à Soluc’EA et à iTekway. J’envisage de poursuivre ma diversification. » Volubile, la chef d’entreprise ne mâche pas ses mots. « Il faut arrêter de prendre les handicapés pour ce qu’ils ne sont pas, ça peut très bien nous concerner vous ou moi, demain. Le recrutement, c’est le nerf de la guerre, nous sommes actuellement au rythme d’une embauche par semaine. »

Des compétences reconnues

Bien que le troisième baromètre Agefiph-Ifop paru fin 2020 révèle que près des deux tiers des employeurs voient en l’insertion des handicapés « une obligation sociale imposée par la loi », ils ne sont cependant plus qu’un quart à le vivre comme « une contrainte budgétaire ». Bardée de gratifications, Catherine Huard Lefin a toujours le regard tourné vers l’horizon. À 16 ans, déjà fascinée par la loi de la portance, elle commence par prendre de la hauteur via des planeurs. Sa première expérience professionnelle dans une entreprise parisienne – où elle gère la conception et la mise en route de systèmes de visualisation pour les tours de contrôle, en tant qu’ingénieur puis directrice technique –, continue de nourrir sa passion pour l’aviation.

« Je passais des heures dans les tours de contrôle à contempler le décollage et l’atterrissage des avions. Cela a fini d’allumer ma flamme. » Elle passe son premier brevet de pilote, en 1993, puis quatre ans plus tard, les certificats de pilote de ligne, suivi de la qualification aux instruments, en parallèle de ses postes à responsabilités, d’un emménagement à Toulouse en 1997 – pour suivre son mari aux racines toulousaines –, et d’une vie de famille qui s’agrandit. « Je voulais aller plus loin mais cela coûtait trop cher pour me qualifier sur un avion de ligne et devenir pilote professionnel. Nous avons cependant acheté un avion, avec mon mari, pilote, et des amis et avons réalisé beaucoup de voyages avec nos proches. Je proposais aussi parfois à mes collègues de déjeuner sur la côte et de revenir à Blagnac. C’était merveilleux mais un luxe. Nous l’avons ensuite revendu ».

Celle qui a plusieurs centaines d’heures de vol au compteur entend bien de nouveau fendre l’horizon à sa retraite. Il n’est cependant pas encore temps de refermer le chapitre professionnel. Un parcours qui, malgré les succès cache aussi un mental à toute épreuve. « Lorsque j’ai pris le poste de directrice technique à 32 ans, tous le voulaient. J’ai beaucoup enduré, pneu crevé, lettres anonymes, etc. J’ai décidé que cela devait me passer au-dessus de la tête et qu’il fallait remettre les choses à leur place. J’ai tracé mon bonhomme de chemin puis je me suis portée volontaire pour un licenciement économique. Cependant mes compétences ont toujours été reconnues. » « Compétence » c’est le maître mot de son affaire, son cinquième « bébé ». « J’ai réussi à faire ce que je voulais, avec également un management bienveillant, ce qui est trop rare dans le monde de l’entreprise. Je me sens pleinement accomplie », conclut-elle.

Jennifer Legeron