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141e année

Un nouveau monde

Depuis plusieurs mois, un nouveau « monde réel » s’impose à nous. Les anciens postulats ne semblent plus pertinents tandis que les moyens d’intervention classiques ne produisent plus les effets attendus. Le confinement en urgence a occasionné des perturbations dans de nombreuses organisations et des modifications de comportement qu’il est encore difficile de pleinement appréhender.

Les politiques monétaires ont témoigné des plus grandes largesses qui produiront, peut-être, une prépondérance de bénéfices. Les aides distribuées ont favorisé des réactions dont on mesure encore mal l’étendue. Une complexité nouvelle s’empare des problématiques et toute anticipation s’avère avant tout incertaine. Les logiques ne sont plus les mêmes et les hésitations de la Banque Centrale américaine, à elles seules, illustrent clairement l’impuissance du monde économique à comprendre les nouveaux rouages en place. Ce décalage à l’origine d’une lisibilité réduite peut paraître préoccupant.

En effet, les décideurs ont déjà de sérieux paradoxes à gérer, signalons notamment un endettement mondial qui atteint des plus hauts historiques alors que nous sommes à la veille d’innovations considérables autour de la blockchain, de l’intelligence artificielle, de l’ADN, de la robotique, de la transition énergétique… qui vont impliquer des investissements colossaux. Pourtant depuis le début de l’année les sociétés américaines ont consacré 1.100 milliards de dollars à des rachats de titres. Ces observations nous conduisent à penser que les taux d’intérêt réels vont demeurer négatifs, du moins très bas, pendant longtemps a f in d’accompagner les investissements qui s’imposent, déménager des États et des entreprises très endettés, d’éviter une crise majeure du monde obligataire.

L’inflation future, qu’elle soit modérée ou plus soutenue, pourrait être perçue comme salutaire. Elle devrait alléger l’impact du coût de la dette, encourager l’investissement et d’une certaine façon nourrir la croissance. À ce titre, il nous semble qu’elle ne sera que modérément contrée par les banques centrales. Sur les marchés financiers la situation est également singulière. Les principaux acteurs à l’origine des mouvements de marché sont des algorithmes de trading qui exploitent toute situation susceptible d’accroître la volatilité.

Parmi les acteurs, se trouvent également des particuliers, jeunes, qui ont découvert la bourse durant le confinement. Ils agissent souvent en meute et cherchent à contrer les experts de Wall Street avec des martingales bien pensées qui produisent le plus souvent leur effet. Les errements du marché sont, de ce fait, le produit de comportements qui ne se préoccupent guère du moyen/long terme. Il s’agit d’exploiter, voire de favoriser, des écarts de cours pour générer un profit. La planète financière ne cesse de s’accroître. Il est intéressant d’identifier les métriques à l’origine de son ascension.

Depuis 10 ans, la hausse du principal indice d’actions aux États-Unis, le S & P 500, est constituée à 31% par la croissance des résultats, à 7% par les dividendes, à 41% par les rachats d’actions, à 21% par la croissance des valorisations. 2/5ede la progression du cours se fondent sur les résultats et les dividendes qui constituent pourtant la véritable performance économique de la société. Les rachats d’actions permettent d’améliorer le bénéfice par action.

S’ils déclenchent une vraie hausse du cours, celle-ci résulte de l’arithmétique (réduction du nombre d’actions en circulation) et non de la création d’une valeur ajoutée de l’entreprise. La progression de la valorisation est significative mais se justifie du fait de la forte baisse des taux d’intérêt. Cette analyse reflète la financiarisation croissante des économies qui explique le pouvoir omnipotent des banques centrales. Il est probable qu’elles vont devoir déployer de nouveaux concepts et de nouveaux outils pour accompagner des économies confrontées à de nouveaux défis.

Par Jacques de Panisse, président du directoire, gérant et associé Optigestion