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Innovation et souveraineté : Aerospace Valley alerte sur la nécessité d’un soutien financier pérenne

Industrie. Avec plus de 1 000 projets accompagnés depuis sa création et une dynamique d’innovation intacte, le pôle Aerospace Valley démontre sa résilience, tout en s’inquiétant à propos du maintien des aides publiques.

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Basé à Francazal, Aura Aero, pionnier de l’aviation légère décarbonée, fait partie des avionneurs de la communauté MAELE portée par Aerospace Valley, une initiative qui vise à en faire des leaders du secteur. (©Aura Aero)

Avec près de 835 membres (entreprises, établissements de formation, laboratoires de recherche), dont plus de 580 PME, en Occitanie et Nouvelle-Aquitaine, le pôle de compétitivité mondial Aerospace Valley est un acteur clé du développement économique régional. Sa vocation ? Favoriser l’innovation au sein des filières aéronautique, spatiale et drones. Un positionnement qui fait de lui aujourd’hui le premier cluster européen dans son domaine par le nombre de membres et la force de frappe économique et académique.

Depuis sa création en 2005, il a accompagné 1 062 projets représentant 2,52 Md€ d’investissements dont plus d’1 Md€ d’aides publiques. Sur un an (entre le 1er avril 2024 et le 31 mars 2025), ce sont 140 projets qui ont ainsi été accompagnés par le pôle dont 83 financés. Représentant 458 M€ d’investissements au total, ces derniers ont bénéficié de 141 M€ d’aides de l’État, de la Région et de l’Europe.

Inquiétude liée aux soutiens financiers publics

Ce soutien essentiel aux filières aéro, spatial et drones pourrait cependant bien s’étioler dans les prochaines années. C’est en effet la crainte de Bruno Darboux, son président. Une inquiétude exprimée à l’occasion du traditionnel bilan d’activité du pôle présenté le 27 janvier dernier depuis les locaux de l’université Bordeaux Pey-Berland aux côtés d’Anouk Laborie, sa directrice générale.

De fait, les 55 pôles de compétitivité que compte l’Hexagone entreront l’an prochain dans une sixième phase. Le renouvellement de leur labellisation pour les années 2027-2030 sera l’occasion pour l’Association française des pôles de compétitivité (AFPC) de renégocier les soutiens de l’État et des Régions. Or, dans le contexte économique et politique actuel, les discussions qui s’ouvrent à ce sujet s’annoncent difficiles. « On connait l’état des finances publiques nationales et leur impact sur les budgets régionaux. La question de la continuité des pôles est donc posée. Leur avenir n’est pas forcément assuré », s’alarme le président d’Aerospace Valley. Sans compter l’immobilisme politique à redouter au regard des échéances électorales à venir.

Un cadre gagnant gagnant

Le 27 janvier à Bordeaux, Bruno Darboux, président du pôle, et Anouk Laborie, sa directrice générale, ont dressé le bilan d’activité du pôle de compétitivité. (©Aerospace Valley)

L’AFPC et les pôles travaillent en effet dès à présent pour proposer aux collectivités et à l’État, « une stratégie adaptée à la situation financière publique et aux besoins des filières industrielles ». Objectif ? Pousser les atouts des pôles pour les pérenniser. De fait, ces derniers ont « un effet de levier considérable sur le développement économique » pour un coût relativement modeste pour la collectivité, insiste Bruno Darboux.

Pour rappel, Aerospace Valley, dont le budget s’élève à 5,8 M€ par an, dépend à hauteur de 23 % de fonds publics (État, Région, Métropoles). Un soutien qui a fortement baissé depuis 2020, forçant le pôle à élargir ses sources de financement. Un quart de son budget est ainsi assuré par les cotisations des membres, un autre quart provient de fonds européens dans le cadre d’appels à projet, le dernier quart provenant de prestations de service facturées par le pôle, telles que l’accueil de délégations étrangères ou encore le montage de formations.

Pour Bruno Darboux, si grâce à cette diversification, la structure interrégionale se montre relativement résiliente, le soutien des pouvoirs publics demeure crucial pour garantir son rôle d’intérêt général. « Nous devons rester au service des intérêts du territoire et non d’intérêts privés », alerte-t-il.

Le président reste toutefois relativement serein quant à son avenir, rappelant le poids de ces filières à l’échelle de la France et de l’Europe dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, marqué par la fermeture possible de certains marchés, l’augmentation des droits de douane, des ruptures d’approvisionnement et une nette hausse de la conflictualité. « L’aéronautique, le spatial et les drones ont des perspectives de croissance considérables et constituent le principal bastion de la réindustrialisation sur le territoire français », affirme-t-il. Encore faut-il que les conditions qui ont permis à Aerospace Valley de se hisser à ce niveau perdurent. Il appelle dès lors le gouvernement à « être vigilant et à prendre les mesures nécessaires pour que notre écosystème continue à bien fonctionner et à briller ».

Un bon bilan 2025

Parmi les 140 projets accompagnés l’an dernier par Aerospace Valley, certains sont emblématiques. C’est le cas du projet Aeroplatform WingWatt porté par Airbus Helicopters, Daher et ExoES, un fabricant de batteries lithium installé à Gradignan, en Gironde, qui vise à mettre au point des batteries embarquées plus sûres et performantes pour l’aviation générale. On peut aussi citer le projet Hightherm porté par trois entités héraultaises, les entreprises Erneo et ICGM et l’Institut d’électronique et des systèmes (IES), dont l’ambition est de développer des résines et isolants innovants à haute conductivité thermique pour des moteurs électriques aéronautiques.

En soutenant des projets de recherche, d’autres ayant trait aux compétences ou à des investissements industriels, ou encore liés aux drones et au secteur de la défense, la promotion 2025 des projets labellisés par Aerospace Valley illustre parfaitement les orientations actuelles du pôle. Depuis 20 ans, ce dernier multiplie en effet les actions pour accompagner les entreprises des différentes filières face aux multiples défis qu’elles rencontrent.

Notamment dans le domaine aéronautique, où ces enjeux ont pour nom décarbonation et préparation de la prochaine génération d’aéronefs. Avec, côté aviation légère, des piliers tels qu’Aura Aero ou Ascendance en Occitanie ainsi qu’Elixir et Voltaéro en Nouvelle-Aquitaine, et côté aviation commerciale, le remplaçant de l’A320.

Un challenge industriel qui met la supply chain sous pression

Les filières aéronautique, spatial et drones ont de belles perspectives de croissance, selon Bruno Darboux, président du pôle de compétitivité Aerospace Valley. (© Airbus SAS 2025)

Autre défi à relever : les montées en cadence chez Airbus, Dassault, Boeing ou encore le chinois Comac. « L’écosystème régional sert l’ensemble des avionneurs, il est au service de cette accélération. Si c’est une opportunité, c’est également une responsabilité, ajoute Bruno Darboux. Il faut en effet assurer ce ramp-up en restant maître de ce qu’on fait, en gardant la qualité et la sécurité des vols mais aussi la compétitivité, de telle sorte que cette croissance continue à se faire ici plutôt qu’ailleurs dans le monde ». Un challenge industriel qui met la supply chain sous pression et pose également la question des ressources humaines, entre pénurie de main-d’œuvre, besoins de formation et attractivité des métiers.

Même problématique d’évolution des marchés et de changement échelle dans le spatial – avec l’avènement du New Space et l’implication d’acteurs disruptifs tels que Starlink – ainsi que dans le secteur des drones – avec le développement très important d’applications militaires. Le défi étant pour les deux filières de répondre aux enjeux de souveraineté européenne. D’où la nécessité là aussi d’augmenter les cadences, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement et de relocaliser. Autant de problématiques sur lesquelles le pôle accompagne les entreprises à travers divers programmes d’action déclinés de manière spécifique en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine.

Attirer les investisseurs étrangers

Dernier levier de développement sur lequel entend également appuyer Aerospace Valley : l’international. La structure a accueilli l’an dernier une vingtaine de délégations étrangères. Objectif ? Promouvoir l’écosystème du grand Sud-Ouest, attirer des investisseurs et des entreprises étrangères sur le territoire, initier des partenariats technologiques et/ou commerciaux notamment pour les PME et les ETI, mais aussi sourcer des financements européens.

Le pôle a ainsi coordonné le projets Sure5.0 relatif à l’usine du futur doté de 2,5 M€, avec parmi les lauréats Lumetis à Labège ou Eclipse Technics à Blagnac. Il a coordonné également le projet Metastars qui vise à renforcer la résilience des PME (1 M€) dont ont, par exemple, bénéficié l’ariégeois Map Space Coatings ou encore les toulousains Anywaves, Infinite Orbits et WaltR.

Enfin, le 15 janvier, le pôle a lancé le projet européen ECDI qui vise à structurer et accélérer l’innovation dans le secteur des drones, un programme financé par l’Europe à hauteur de 2 M€. L’objectif est de soutenir une quarantaine de PME à travers l’Europe. Elles ont jusqu’au 16 mars pour candidater.